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Sophie Poirier Le Signal couverture

Sophie Poirier – Le Signal

À la fin des années soixante, un couple d’immeubles surgissent du sol face à l’océan à Soulac-sur-Mer. Haut de quatre étages, des fenêtres ouvrant sur l’immensité de l’horizon, la promesse d’une demeure secondaire pour passer les vacances d’été en familles ou bien l’assurance de profiter d’une retraite tranquille agrémentée d’une vue imprenable, autant d’arguments alléchants qui poussent les gens à investir dans l’un des logements de ce bâtiment baptisé Le Signal. 

On a posé une moquette orange dans un des appartements, accroché des tableaux et des photographies sur les murs d’un autre. Discuté face aux couchers du soleil, vécu des moments de bonheur et de tristesse. Mais une chose réunie tous·tes les résidant. es du Signal, c’est le drame qui les frappe de plein fouet : l’avancée à la fois lente et implacable de l’océan. Le doux bruit du ressac devient alors synonyme d’érosion, de danger et finalement d’expropriation. 

Plus de quarante années se sont écoulées depuis que les premier·ères habitant·es y ont posé leurs cartons et leurs rêves. Un jour de novembre 2014, Sophie Poirier découvre Le Signal en compagnie de l’artiste plasticien Olivier Croulez (dont on peut admirer quelqu’uns des clichés en fin d’ouvrage).
Elle pousse les portes d’appartements vides, s’aperçoit que les vagues ne sont plus qu’à quelques mètres. Elle peut presque les toucher en tendant la main, se laisser engloutir. Quelques objets épars trainent ici et là, attestant de la triste urgence d’un départ précipité et forcé. Des tags, du verre brisé, des traces de colère et de baise. 

Cette dame habitait au rez-de-chaussée de l’immeuble. Depuis chez elle, elle ne voyait que la dune de sable. Comme, à une époque, du premier étage. Le matin de cette tempête qui a entraîné l’évacuation du signal, elle a regardé par la baie vitrée, et au lieu de la dune, c’est la mer qu’elle a vue. Peut-être une hallucination, le paysage avait bougé. L’érosion tout à coup flagrante, irréversible. On imagine le cri qu’elle a poussé, ou le souffle coupé. Puis, elle s’est mise à pleurer — et son chagrin va durer, parce que cette histoire finira mal.

L’autrice tombe amoureuse du Signal, de son histoire et de sa structure que tout le monde dénigre. On l’appelle en effet « la verrue », on dit de lui qu’il défigure le littoral et sa carcasse gêne et inquiète, les victimes expulsées de chez elles sont ballotées à droite et à gauche dans la houle des procédures justicières, luttant pour l’indemnisation de leurs biens arrachés. Personne n’est coupable, personne n’assume. Car après tout, l’érosion côtière est un phénomène immuable et les plages sont vivantes et en constante évolution, transformée par de violentes tempêtes ou tout simplement par les années. C’était de la folie de construire un tel bâtiment si prêt des flots, c’était bien utopiste de penser y couler ses vieux jours. La nature reprend ses droits.

Cinquante ans entre les deux. Je grandis dans les antithèses : ce qui était bon est devenu dangereux, ce en quoi il fallait croire n’a pas eu lieu, ce qui a été conçu comme un confort moderne et inaltérable va disparaître un jour de marée haute.
Cela complique mon rapport au monde.
Cela induit de douter.
Cela induit l’humilité.
J’en reviens à la poésie : pour être heureux, regarder la mer tous les jours, ça pourrait suffire.

Elle revient sur cette triste histoire qui avait pourtant si bien commencé. Celle de cette station balnéaire promettant un rêve facile et indéniable, celui d’une vue sur la mer aux premières loges et accessible. Elle imagine le passé de celles et ceux qui ont vécu entre ces murs aujourd’hui abandonné aux quatre vents, en rencontre certain·es et écrit le récit intimiste du Signal.

Magnétique, il l’attire. Elle le parcourt année après année, devient témoin des vies d’autrefois, des bribes des passades que les squatteur·eurs ont laissé derrière. Elle assiste, le cœur serré, à la dégradation progressive de ce géant immobile, attaqué par les vagues et par les vandales. À partir de quelques traces et évocations figées dans le temps et le sel, elle dessine le portrait en creux et en pleins de ce lieu, oublié pour certain·es et obsédant pour d’autres.

Sophie Poirier livre ainsi son histoire d’amour poignante qui rend hommage à ces vestiges qui nous touchent par hasard, mais aussi à ces abris de notre enfance dans lesquels nous ne pouvons nous réfugier qu’en poussant la porte de notre mémoire. Ses mots sont d’une incroyable délicatesse, emprunt d’un immense respect pour celles et ceux qui ont dû abandonner plus de quarante ans de souvenirs. 

Récit intimiste et mélancolique, Le Signal cache entre ses pages la poussière et le sable d’un autrefois révolu, marqué par les larmes qui se confondent aux embruns et les rires mouillés. 

Je ressentais une peine infinie à le voir ainsi. Le chagrin aurait dû nous monter aux yeux, nous prendre tous à la gorge : j’étais certaine que son destin allait avec le nôtre.
Il avait fait sa vie, une vie de rêveurs et de vacanciers : 46 fois l’été. Nous étions nés à peu de distance.

Éditions InculteSophie Poirier Le Signal
140 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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