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Prenez de l'ail et de l'argent, du sel et de la terre Ursula Timea Rossel

Ursula Timea Rossel – Prenez de l’ail et de l’argent, du sel et de la terre

« … Et moi, dans tout ça ? C’est à peine si un vieux club d’orchidées connaît mon nom. Même les gymnasiens avec vingt ans de banc d’école dans les fesses n’ont jamais entendu parler de moi. Je n’existe pas dans la conscience collective, même si mon importance dépasse largement la pomme de Newton. Je dois constamment m’expliquer (tu n’as pas su le faire de manière convaincante), mon sacrifie était criant de gratuité. Je n’ai même pas la possibilité de m’écraser sur un scientifique un peu cinglé de mettre ainsi un terme à mon calvaire. »

Au cours de Prenez de l’ail et de l’argent, du sel et de la terre se trouve un chœur de personnalités évoluant au sein d’une architecture littéraire dédaléenne. On y croise le chat de Schrödinger devenu figure léonine, Attila en lui-même assorti d’un marin danois, tous deux éperdus de Sainte Ursule à plusieurs siècles d’écarts. Y progressent également un cartographe à peau de mappemonde et caractère vaporeux et son amoureuse Sybille, être polyforme changeant de sexe, de métier et d’histoire sans crier gare. Les mains et pieds de cette dernière portent d’étranges stigmates aux traits de rose des vents, dont chaque pétale coloré marque tour à tour son destin. Rouge occidental pour son écorce de guérilleros d’Amérique centrale, blanc septentrional teintant son corps d’Agronome Royal Éleveur de chameaux au service d’un émir. Jaune oriental en sa qualité de sherpa lancé en pleine chasse au Dahu (aka le lion des neiges) et enfin noir méridional scellant son sort d’émigrée ballotée par la mer et l’ingratitude. 

 « Cuir et cheval ou sel et tabac ? Fallait-il peser le pour et le contre ? N’étaient-ce pas deux temps, les deux côtés d’une même médaille ? L’amour n’était-il pas unique ? Ragnar, mon bateau, Attila ma flèche. »

En simultané, on profite des mémoires de l’alter ego d’Ursula Timea Rossel, empreinte d’une sainteté toute relative et bouclant des sentiers de tour du monde et d’errance. Sans compter l’ombre du chat mal léché, qui vient scander sa colère et ses questionnements en rythmant le texte de ses rugissements furieux. 

« Vivons-nous, suis-je morte ? Suis-je deux, sommes-nous une ? Atomisâtes fissionné/pas fissionné ? Fiole éclatée/pas éclatée, la fonction d’onde s’effondre, l’état de superposition s’effrite, la superposition, c’est fini terminée sacro-sainte intrication quantique ! »

Le changement est le fil rouge de ce roman hors du commun, qui possède une originalité explosive rarement croisée. Changement d’enveloppe pour tous les êtres, humains comme félins, époque s’écoulant à rebrousse-poil, fission et verre éclaté dessinent un paysage toujours en mouvement, affranchi par les lois du temps et de l’espace. Ursula Timea Rossel y cartographie les corps et les esprits, imagine des destins à contre-courant s’émancipant des règles physiques ou spatiales. Elle construit un labyrinthe pétri de mots, d’humour et d’aventure dans lequel on voyage sans jamais s’égarer.
Car malgré les passages en trous de vers allant d’une couche de ce multivers à une autre (véritable et délicieux millefeuille romancé !), des ellipses temporelles et charnelles ou encore des chats morts-vivants se changeant en lion de feu puis de neige, l’autrice maitrise à la perfection un champ des possibles follement tourbillonnant. Les avenirs en entrefilets se croisent et entrent en écho, une chorale faite de matière et d’invisible ondoie entre les dimensions ouvertes par Prenez de l’ail et de l’argent, du sel et de la terre. Répétition, distorsion, décroissance des chairs et rajeunissement des esprits, le voyage que nous propose ce livre est d’ailleurs mis en parallèle avec celui du célèbre Orlando de Virginia Woolf.

Il est difficile de décrire la frénésie de lecture provoquée par ce roman, de rendre hommage à sa multitude débordante, sa richesse et son génie qui le place en dehors du déjà vu. Imaginé et tissé avec soin, il joue avec la typographie des corps et des lettres, avec les couleurs des protagonistes et des mots. Prenez de l’ail et de l’argent, du sel et de la terre transporte, interroge et éblouis sur tous les points.

« C’est difficile à expliquer, c’est compliqué. L’autrice existe, quelque part, je suis son ombre, projetée derrière elle, condamnée à la suivre. Elle se sert de moi comme elle se sert de toi et de tous les autres ici. Sauf que vous êtes les ombres qu’elle projette vers l’avant, ou vers l’intérieur, selon comment on le voit. Et je peux t’assurer que dehors, on se sent encore plus seule, livrée à soi-même, à devoir garder la face devant tous ceux qui se tournent vers l’intérieur pour se distraire ou se reposer. Laisse-moi… Je ne suis pas autrice. Je suis Ursula, un nom qu’on murmure, au loin, très loin. »

Helice HélasPrenez de l'ail et de l'argent, du sel et de la terre Ursula Timea Rossel image
Traduit de l’allemand par Camille Logoz
320 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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