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Valencia Palace – Annie Perreault

D’abord, il y a cette photo de Maïa Flore sur la couverture qui accompagne le livre. Une femme est debout, de dos, seule sur une plage, les bras tendus de telle sorte qu’ils se confondent avec la ligne de l’horizon, là où la terre et le ciel se séparent. Elle pourrait être appuyée contre une rambarde, regardant le lointain, ou bien en appui au-dessus du vide pour ne pas tomber. Le bleu domine la photo, on se croirait au cœur d’un instant doux et apaisé. Mais quelque chose cloche, quelque chose ne semble pas naturel. Le jeu de la perspective nous pousse à nous interroger sur la place véritable de cette femme. Où est-elle, exactement ? Les pieds fermement posés sur le sable, ou bien est-elle suspendue dans les airs, immobile dans sa chute libre ?

S’il existe une littérature du malaise, Valencia Palace serait un des livres à citer en bibliographie. Pour le comprendre, il suffit simplement de lire les deux premières pages de ce roman. Une femme, Claire Halde, bronze tranquillement sur le toit d’un palace de Valence (l’Espagne et non la Drôme), allongée sur un transat, écrasée par la chaleur. La précision de l’écriture d’Annie Perreault va jusqu’à nous permettre de visualiser le nœud de son bikini. La quiétude des vacances, l’instant suspendu où aucun souci ne vient parasiter l’esprit. Soudain apparait une femme, et tout en elle inspire le doute, la méfiance, l’intranquillité. Sa démarche, sa voix, le pansement sur son bras duquel s’échappent malgré tout quelques gouttes de sang. Tout bascule. La femme mystérieuse se jette dans le vide, sous les yeux de Claire, d’abord indifférente, puis impuissante, puis bouleversée par la vue du cadavre et de l’os de son talon qui s’est échappé du reste du corps au moment de l’impact au sol.

Le roman prend alors des allures hitchcockiennes ou lynchéennes, selon les chapitres. Six ans après les faits, Claire retourne à Valence, au Valencia Palace, sur les lieux du drame. Certaines scènes, certains trajets, alors, se dédoublent. Claire change de couleur de cheveux et opte pour le blond de Tippi Hedren et Naomi Watts, pour appuyer la filiation assumée avec les maîtres cinéastes. Et Claire erre en plein jour, dans Valence, puis erre en pleine nuit, en compagnie d’un homme avec qui elle se perd quelques heures en voiture. Elle se retrouve elle aussi suspendue entre deux états, deux réalités, deux esprits. Elle aussi a sauté dans le vide, mais elle ne sait pas quand elle va atterrir. Nous, lecteurs, non plus. Car le mystère demeure quant au but ultime de ce voyage, de ce retour dans le passé.

Le monde de Claire tangue mais ne s’effondre jamais. Comme si elle se tenait debout sur un radeau dérivant sur une mer calme mais sans repos, sans le moindre horizon, sans la moindre ligne d’arrivée. C’est ce qui est le plus terrible, dans son cas : avoir ainsi la certitude que ce balancement, ce mouvement lancinant, ne s’arrêtera jamais.

Si l’on ne parvient toujours pas à traduire correctement la fameuse inquiétante étrangeté freudienne, peut-être faut-il rajouter à l’expression la notion d’inconfort, de malaise. C’est là-dessus que se construit ce Valencia Palace envoûtant et vénéneux. Tout se passait si bien ; désormais, quelque chose s’est brisé net – comme ce pied retrouvé quelques mètres à côté du corps – et le retour en arrière est impossible. L’inconfort, c’est cette petite goutte de poison qui a été injectée dans un quotidien sans surprises et qui va se répandre lentement mais sournoisement.  Tout est à la fois précis et esquissé, réel et fantasmé, chaud et froid. L’inconfort vient précisément de ce mouvement de balancier entre deux contraires, la sensation que tout ce qui nous entoure demeure moite et flou entre nos mains alors que tout paraissait solide et tangible à la vue. Cette notion de dédoublement participe grandement à l’inconfort, comme dans les films de Lynch ou Hitchcock (on en revient, finalement, toujours à eux pour tenter de rendre compte au mieux de l’ambiance particulière du roman).

Les chapitres courts semblaient nous ancrer dans quelque chose de rapide et clair (comme des rubriques du guide du Routard dont la référence ici n’est pas fortuite) alors qu’on découvre que tout est mouvant et insaisissable. Le malaise vient de cette sensation que l’on va s’effondrer à tout instant, alors que nos pieds restent solidement ancrés au sol. Ainsi, Valencia Palace est une errance sous un soleil de plomb, avec l’insolation qui va avec, la tête qui tourne et l’estomac qui chatouille. On se perd, on se perd, on trébuche, on reste debout et on perd de vue la ligne d’arrivée.

Alexandre

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Annie Perreault

Le Nouvel Attila

210 pages

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Alexandre
Chroniqueur

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