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Victoria Ocampo Le Vert Paradis et autres textes

Victoria Ocampo – Le Vert Paradis et autres textes

Les lectures d’enfance marquent à jamais, leur souvenir vient parfois se juxtaposer fugacement sur l’instant présent comme un voile d’autrefois enveloppant le fil de nos pensées. Alors se dessinent devant nous les paysages qui nous abritaient, nous et nos livres, qu’il s’agisse du recoin poussiéreux d’une vieille maison grinçante ou d’un carré d’herbe inondé de soleil. Les héros et héroïnes cachés entre les pages nous ont émus aux larmes, et leurs destinées semblaient étroitement mêlées à la nôtre, nous portant jusqu’à des états de transe où nous étions survolions les quatre coins du monde pour vivre d’incroyables aventures. 

Dans son essai autobiographique, Victoria Ocampo a recueilli ces précieux moments, dont elle se souvient avec une précision si frappante qu’elle redonne corps aux instants à jamais révolus. On devine déjà son caractère passionné et même incandescent lorsque, toute jeune fille, elle transpose les vers de Racine sur son propre quotidien d’écolière avec un sérieux débordant de fougue. Au long du Vert Paradis, elle déclame ainsi son amour des mots et des langues française et anglaise qui ont bercé ses lectures et sa vie au même titre que son espagnol natal. Jules Verne, Emily Brontë, Shakespeare, La Comtesse de Ségur… autant d’auteurs et d’autrices qui lui ont marqué l’âme pour toujours et qui l’on fait voyager sur les flots de leurs récits. À tel point que lorsqu’elle se rend en Angleterre pour la première fois, elle lui apparaît comme familière tant elle l’a arpentée à travers romans et poèmes. 

On commence alors, lentement, à goûter aussi les choses pour leur richesse intrinsèque, et non pour celle que nous leur conférons. On commence, lentement, à pouvoir regarder les choses en se résignant à la distance qui, seule, permet de les bien distinguer. Impossible de parler à l’enfant en termes de distance. Il ne voit pas les choses parce qu’il est lui-même toutes les choses. Le monde est collé à lui et il est collé au monde. La distance commence, se marque en nous avec les ans, comme si peu à peu il fallait se séparer des choses, leur dire adieu, l’une après l’autre pour les biens voir. […]
L’usure du temps arrive seule a les faire déchoir et entrer dans la classe des amphibies ; à leur conférer les privilèges d’une orgueilleuse lucidité. Car c’est bien la possession de ce douteux privilège qui fait naître en eux la nécessité d’interprètes et d’interprétations.
Et les savants, les poètes, les peintres, en un mot les artistes et les penseurs qui peuvent la satisfaire n’ont de génie que dans la mesure où ils sont des hommes mal guéris de leur enfance et de leurs amours. Des hommes pour qui les « riens » sont toujours chargés d’allusions fabuleuses ou se transforment en baguettes divinatoires dont ils sont les rhabdomanciens absorbés.

Victoria Ocampo jongle ainsi entre plusieurs langues, leurs sonorités et leur sens selon le fil de ses souvenirs. Comme Proust, qu’elle admire, elle savoure ces instants de nostalgie inoubliables qui l’ont marquée et qui ont grandement participé à modeler la femme de lettre qu’elle a été. De plus, comme un mirage, se glisse imperceptiblement les contours d’une autre silhouette indissociable de son amour des mots dans Le Vert Paradis. Celle d’un homme qui touche sa sensibilité avec la même force que la fait la plume de Racine : Thomas Edward Lawrence.

C’est donc tout naturellement que l’on plonge ensuite dans 338 171 T.E, où l’autrice nous partage son analyse des Sept Piliers de la sagesse et, à travers elle, de la vie de cet aventurier de la première moitié du XXe siècle dont on se souvient encore aujourd’hui sous sur son surnom Lawrence d’Arabie. Elle y dresse le portrait intimiste et pudique de ce personnage hors du commun, ayant voué son existence à lutter pour la liberté et l’honneur, éprouvant son corps jusqu’à ses extrêmes limites et portant un jugement aigu sur ses contemporains comme sur lui-même. Entrecoupée de vers shakespeariens, cette courte mais intense biographie déploie le parallèle entre poésie enflammée et cette vie d’ascète que mena Thomas Edward Lawrence.

L’antisepsie de cette humiliation intime, née d’un examen de conscience, était en train de guérir Lawrence de l’infection produite par le goût trop vif des « dignités temporelles ». Peu enclin à succomber aux péchés des premiers cercles dantesques : luxure, gourmandise, colère, paresse (péchés de la chair), Lawrence était par contre une proie destinée aux péchés lucifériens, aux péchés graves, de grand format, qui découlent de l’orgueil. Aux péchés d’ange.

Victoria Ocampo explore délicatement son caractère unique, intransigeant et sa sensibilité farouche, cette dernière faisant écho à celle qui vibre au cœur même de l’autrice. De ce point de vue presque philosophique qu’elle appose sur le talent littéraire et la ligne de conduite de cet homme d’arme et d’esprit, résonne autant la crainte qui le hantait de vaciller dans une humanité triviale que la rareté de son génie. Éclairé par la passion qu’elle lui voue, 338 171 T.E vient ainsi naturellement compléter Le Vert Paradis et son amour inconditionnel des livres.

Recueil de récits choisis où l’on se délecte de la plume lumineuse de Victoria Ocampo, Le Vert Paradis et autres textes porte un regard à la fois tendre et perspicace sur la beauté de la littérature, l’une des plus magnifiques créations de l’humanité. Une célébration éclatante et sensorielle du pouvoir des livres, transposée par une écriture riche et fascinante. 

Le ciel ne se montre jamais aussi prodigue. Les notes de la gamme sont à tout le monde, mais le pouvoir d’en tirer de la musique à quelques-uns.

Vendémiaire éditionsLe Vert Paradis et autres textes Victoria Ocampo
Collection Compagnons de voyage 
216 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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