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Couverture du roman d'Albert Vidalie "Les Bijoutiers du clair de lune"

Les Bijoutiers du clair de lune _ Albert Vidalie

Dans leur descriptif les éditions L’échappée* présentent Les Bijoutiers du clair de lune, paru en 1954 puis resté épuisé pendant 30 ans, comme un “véritable roman de contrebande” et comment ne pas leur donner raison !

(Nous vous invitons à lire le préambule fort intéressant qui permet de découvrir les origines de ce titre évocateur si bien choisi.)

En effet, en dehors de ses nombreuses qualités littéraires _ un style jovial qui a du mordant, une écriture où l’oralité se déploie et nourrit le ton insoumis qui anime le texte, un vocabulaire riche, ancré dans la réalité campagnarde mais aussi très onirique à l’occasion des descriptions de la forêt _ la force du texte est son pouvoir subversif et cela tient à deux choses.

Et premièrement aux personnages.

Des personnages iconiques

Notons d’abord que la façon dont Albert Vidalie dépeint ses personnages témoigne de sa grande maîtrise du portrait et laisse entrevoir sa grande empathie et sa familiarité avec les hommes et les femmes de son époque issus de milieux différents.

L’histoire débute avec la découverte d’un corps. Un homme a été assassiné et volé, événement qui marque le village de La Croix-de-Bonvoir et la famille du défunt particulièrement sa nièce Ursule Desfontaines (alias Louvette) qui doit s’occuper de sa veuve.

La Misère ! Tel était le nom de cette petite rivière au bord de laquelle on venait de découvrir la cadavre d’un homme. Il existe ainsi des carrefours, des bois, des ruisseaux, ils ont un nom qu’on répète tous les jours, un nom que chacun prononce sans y prêter attention, comme “bonjour” ou “bonsoir”. Ce nom est une cosse vide, une noix creuse. Le carrefour s’appelle des “La Croix des Pendus”, le hameau : L’Homme Mort, le bois : la belle folle. Chacun le dit et le redit sans y penser, ça ne signifie rien de précis. Et puis un jour il se passe quelque chose dans ce lieu-dit. La fatalité éclate comme une pièce d’artifice au milieu du carrefour, à la corne du bois, sur la place du hameau.

Cependant l’auteur n’en fait pas le sujet de l’histoire et l’assassinat n’est que le début d’une autre histoire dont les protagonistes sont Lambert et Louvette.

Tous les deux sont difficile à cerner, farouches, complexes et surtout, il sont animés par le désir _ le désir de vivre _ qui guide leurs choix plus qu’aucune autre chose. Ainsi les “héros” dans Les Bijoutiers du clair de lune ne font pas partie du « clan des gentils » et on devine ce dont ils se sont rendus coupables.

Or des histoires à travers lesquelles ne transparaît pas une vision manichéenne du monde ou du moins « ordonnée », il n’y en a pas tant. Ne pas reproduire l’ordre moral dans une fiction, cela peut revenir à contester le pouvoir, qu’il soit religieux, étatique ou moral.

C’est ce qui explique que cette lecture soit marquante. De par cet aspect irrévérencieux déterminant, Les Bijoutiers du clair de lune est un petit trésor.

Une histoire clandestine

Cela tient aussi à l’histoire.

Celle qu’Albert Vidalie nous raconte avec tant de vitalité et de passion est une histoire d’amour interdite et clandestine entre deux êtres épris de liberté qui vont s’arracher au monde et à tout ce que ce dernier leur a fait subir ou leur fera subir avec certitude. Ils vivent pendant plus d’un an en marge, isolés au cœur d’une forêt où ils ont organisé leur survie. Dans la vie des protagonistes et a fortiori de Louvette, cette histoire est un écart, un dérapage qui n’aurait pas dû être. Cet écart, c’est pour eux paradoxalement le choix de la “vie” qu’ils préfèrent à une existence de complaisance et de concessions.

Ainsi la simplicité de l’existence que mènent les amants, leur complicité, leur amour et leur bonheur apparaissent comme un défi, un pied de nez aux injonctions sociales notamment bourgeoises.

Les Bijoutiers du clair de lune est un roman fondamentalement romantique, tragique et assumé. Dès le commencement on sent que la fin ne sera pas joyeuse, ce qui bien sûr fait tout l’intérêt de l’histoire et n’empêche pas le lecteur ou la lectrice d’espérer très très fort que la fin soit autre.

Un roman sans âge ou portant un peu de tous les âges en lui ?

Un autre point fort des Bijoutiers du clair de lune est d’après nous que le texte paraît avoir très bien vieilli.

Nous nous sommes trouvés face à une écriture très décomplexée et vive, ce qui rend facile l’accès à l’univers du roman. Le texte relativement court semble avoir été écrit dans un élan : un élan de sincérité dans lequel se mêlent un peu de folie, beaucoup d’ironie et de plaisir effronté.

Les thèmes que sont : celui du retour à l’état de nature (un peu fantasmé mais c’est assumé), de la fougue de la jeunesse, de l’amour libre et spontané, sont intemporels et presque indémodables.

S’ajoute à cela que, de la part de l’auteur, ne transparaît aucune volonté de donner une leçon. Le livre se donne à lire comme une légende rurale presque hors du temps qui passerait de bouche en bouche, dans le secret. Une légende où la vanité de l’existence humaine est subtilement critiquée en même temps qu’elle est célébrée.

Ceux qui parlèrent d’elle plus tard qui entreprirent par curiosité ou par désœuvrement de raconter son histoire le firent mal car ils ne pouvaient savoir ce qu’avait été ce printemps là. Il leur aurait fallu trouver des mots de vent, d’absinthe et de raisins pour dire comment elle fut, cette année d’avant les deuils et les défaites, dans le miracle de ses dix-huit ans, la peau tâchée de soleil, les yeux brillants de soleil, les hardes dansant au vent quand  ses pieds impatients l’emportaient à travers vallons et fourrés et marias et collines  à la chasse quotidienne du bonheur, […].

Conclusion :

Dans Les Bijoutiers du clair de lune, la lune de miel aura une fin. Albert Vidalie l’orchestre avec panache dans ce roman au caractère picaresque où il prolonge l’histoire éternelle de la jeunesse en quête de liberté et questionne d’un ton léger mais frondeur, sans prétention, le bien, le mal, le juste et le capital.

* L’échappée est un éditeur de critique sociale à découvrir. La collection Lampe tempête entend “montrer que la littérature peut être instrument de prospection, à la recherche des possibles, les meilleurs comme les pires […]”.

Couverture du roman d'Albert Vidalie "Les Bijoutiers du clair de lune"

Les Bijoutiers du clair de lune

Albert Vidalie

Précédé d’un entretien avec Pierre Mac Orlan

Éditions l’Echappée // Collection Lampe tempête

18 euros

Marisol

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