Accueil » Actualité » Virginie Martin – Le Charme discret des séries
Virginie Martin, le charme discret des séries, Humen Sciences

Virginie Martin – Le Charme discret des séries

Tous addicts

Nous serions tous accros aux séries, comme en témoignent le milliard heures de visionnage hebdomadaire sur Netflix et le développement de ses concurrentes, Amazon prime et Disney +. C’est en tout cas le constat de Virginie Martin, et le point de départ du Charme discret des séries.

La dépendance s’est naturellement accrue pendant le confinement. Il faut ajouter que les trois plateforme géantes citées ci-dessus, qui rivalisent à coups de milliards de dollars d’investissement et d’algorithmes affûtés ne sont plus seuls et que l’offre ne cesse de s’élargir. Si le contenu est, pour ainsi dire, illimité, le binge-watching (ou « visionnage en rafale ») devient la norme.

Sans cesse stimulé de la sorte, notre cerveau baigne dans la dopamine, l’hormone du plaisir et de la récompense. Le visionnage boulimique réduit l’anxiété, bref, on en redemande. Le visionnage, toutefois, n’est pas qu’une activité passive : le spectateur est en interaction avec ce qu’il regarde. La série n’est pas une drogue, c’est un ensemble de propositions intellectuelles, culturelles et politiques.

Soft power

Certains esprits chagrins prétendent que la série est un sous-genre mais il n’en est rien. L’importance de l’intrigue et du scénario, la créations d’univers sociologiques réalistes et crédibles, l’élaboration de personnages attachants : tout doit être pensé et écrit pour tenir en haleine sur le (très) long terme. Partant de là, les auteurs de série doivent rendre possible l’immersion et l’identification du spectateur.

D’ailleurs, chaque pays propose son type de séries, l’art sériel jouant alors un rôle géopolitique en participant largement au soft power. Les États-Unis en sont l’exemple le plus évident. Depuis quelques années cependant nous voyons apparaître des séries qui critiquent, dénoncent la situation de pays jusqu’alors peu exposés. L’autrice prend ici l’exemple de la série dystopique Leila comme critique de l’Inde de Narendra Modi, ou encore de Bir Başkadir qui va à l’encontre de la propagande du président turc Erdogan.

La puissance culturelle est telle, et l’influence sur les spectateurs si importante qu’aucun pays ne peut aujourd’hui faire l’impasse sur les séries et leur utilisation.

Israël joue d’ailleurs de cette industrie avec brio. Le regard que porte le monde sur ce pays a largement été influencé par sa production sérielle extrêmement réaliste et sans compromis. En Corée du Sud comme au Japon, c’est l’État qui s’en mêle, et de façon souvent stratégique. Ce n’est pas par hasard que sous la présidence de Kim Dae-Jong (1998 – 2003) les ministères de la culture et du tourisme ont été fusionnés. De même en Chine, avec des productions directement commandées par le Parti Communiste. Autre enjeu stratégique de taille : le continent africain. Netflix ne s’y est pas trompé, et investit massivement dans les pays dits « émergents ».

Des minorités bien visibles

Jouant sur un plan mondial, les plateformes doivent donc faire l’effort de s’adresser à chacun et de faire preuve de diversité. Ainsi, les femmes puissantes sont pléthores dans les séries. Elles sont présidente de la république, PDG de banque, avocate brillante, agente de la CIA. Certaines séries, à l’instar d’Orange is the new black, sont entièrement centrées sur des personnages féminins. Toutes ces fictions s’éloignent des stéréotypes de genre et font de nouvelles propositions. De nouveaux thèmes émergent également dans le contexte #MeToo dont les enjeux sociaux sont primordiaux. Des études récentes montrent d’ailleurs à quel point la façon de montrer les agressions sexuelles et de définir le consentement dans les œuvres de fiction influencent le comportement des individus. Les femmes deviennent donc héroïnes de séries, mais aussi, de plus en plus, scénaristes et productrice, condition sine qua non au développement du female gaze et d’une diversité des points de vue.

Il en va de même pour les personnes racisées, même si nous observons de nombreuses disparités d’un pays à l’autre et que toutes les communautés ne sont pas représentées, ou de façon très inégale. Nous observons la même choses à propos des communautés LGBTQ, dont les relations, l’histoire et la sociologies tendent peu à peu à être mieux connues et normalisées par le biais de séries qui font favorablement évoluer l’opinion.

Quel que soit le chemin qui reste à parcourir, notamment à propos des questions de la transidentité, les séries ont le mérite de soulever les questions importantes et de provoquer des débats. Elles savent bousculer les représentations dominantes, rendent visibles les marges et les périphéries en ce qui concerne le genre, la classe sociale, l’orientation sexuelle, les origines, le handicap ou la maladie. A ce titre, elles offrent des figures d’identification au plus grand nombre.

Dans le monde des séries, un univers plus ouvert semble être proposé, un univers fait de femmes, cis ou non, de sexualités hétérosexuelles ou homosexuelles, de personnages racisés, de protagonistes plus ou moins âgés… Un monde façon arc-en-ciel s’ouvre à nous. Et en matière de représentations, on sait combien cela compte.

L’univers des séries fait également une large place à la question de l’intersectionnalité, paradigme développé dans les années 80 par la chercheuse Kimberlé Crenshaw, et encore tellement décrié en France.

Politique et dystopies

Les séries politiques, quant à elles, tantôt historiques ou satiriques, abordent des thématiques actuelles tels que le terrorisme. Pourtant, elles se cantonnent bien souvent à un scénario basé sur l’intrigue : complots, alliances et trahisons en sont les ressorts principaux, jusqu’à la caricature parfois, comme dans Baron noir, ou Marseille. Un seul sujet semble se démarquer dans les séries politiques : les enjeux identitaires, et avec lui son cortège de questions culturelles et religieuses. Outre certaines aspirations populistes, le désordre économique mondial peut également être une source d’inspiration pour des séries telles que Dirty Money. Il faut bien entendu relever la série espagnole au succès fulgurant, La casa de papel, qui a su se démarquer dans ce genre.

Finalement, pour trouver un message réellement politique dans les séries, il faudra se tourner du côté des dystopies. Nous penserons à Black mirror notamment. Présentant un avenir sombre mais probable, ces fictions incitent à agir maintenant, tant qu’il est encore temps, et se montrent souvent visionnaires. Pandémies et soumission à l’autorité sont des thèmes récurrents et résonnent fortement avec l’actualité. A n’en pas douter, elles ont aussi un rôle cathartique et peut-être nous incitent-elles à réagir.

Les dystopies sont également un excellent vecteur pour traiter des questions sociales et des enjeux de classe. En forçant le trait et en extrapolant sur ce qui pourrait arriver de pire, souvent dans un contexte de déclin écologique et de lutte pour des ressources de plus en plus rares, ces fictions nous montrent aussi ce qui est déjà en train de se passer. L’Effondrement, série à laquelle Pablo Servigne a d’ailleurs contribué, en est un parfait exemple. Enfin, elles questionnent, à juste titre, sur le rôle de chacun et son utilité pour la société.

Nous assistons, en tant que spectateurs, à une répartition revue et corrigée des cartes sociales au regard de l’utilité de l’individu. A quoi peut bien servir un cadre commercial après l’effondrement ? A rien.

Les séries font aujourd’hui largement partie de nos vies, s’adressant à (presque) tout le monde, partout sur la planète. Elles tiennent, de fait, un rôle politique et social important. Avec Le Charme discret des séries, Virginie Martin, en grande passionnée du genre sériel, nous propose un essai riche mais accessible. Un livre des plus intéressants dont la “série-graphie”, riche de 168 titres, ne nous aidera décidément pas à venir à bout de notre addiction.

Virginie Martin, Le charme discret des séries, Humen Sciences

Paru le 25 août 2021

aux éditions Humen Sciences

dans la collection Débat.

228 pages.

amélie

À propos Amélie

Bibliophage et souris de bibliothèque depuis 1989.

Vous aimerez aussi

Anne Simon L'institut des Benjamines couverture

Anne Simon – L’institut des Benjamines

Avec L’institut des Benjamines, Anne Simon continue de développer l’univers du Marylène, pays imaginaire marqué par les prises de pouvoirs et les dirigeant·es, mais surtout par leur grandeur et leur décadence.

2 Commentaires

  1. bonjour
    a l’air d’un bon bouquin
    mon propos sera pour l’emploi de dystopie pour ce qui est génériquement de la SF science-fiction
    qui,même, quand ce n’est pas une dystopie insuffle les mêmes problématiques . Y’en a marre de ne pas appeler
    “un chat est un chat” .
    jean pierre frey

    • Bonjour !
      C’est effectivement un essai très intéressant, écrit par une véritable passionnée des séries.
      Pour répondre à votre commentaire, je préfère citer Virginie Martin elle-même et ainsi éclairer son point de vue :

      Si l’utopie est la description d’une réalité idéale et sans défaut, la dystopie est bien au contraire, une contre-utopie. La dystopie nous plonge dans un monde imaginaire où l’autorité règne avec force, un monde dans lequel les citoyens sont tenus, voire surveillés. Elle est un cauchemar qui pourrait advenir.

      p.156 dans le chapitre “Les séries lanceuses d’alerte : la dystopie comme sémaphore”.

      Amélie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Powered by keepvid themefull earn money