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Yamen Manai – L’Amas ardent

« Faire circuler les textes du Sud vers le Nord », « offrir à lire des écritures plurielles », ces engagements des éditions tunisiennes Elyzad se matérialisent dans un beau roman singulier : L’Amas ardent de Yamen Manai, fable politique et écologique, pastiche de conte aux accents voltairiens, qui vient de recevoir le Prix des cinq continents de la francophonie. Un texte savoureux et drôle qui sort des sentiers battus.

Ses filles. C’est ainsi qu’il appelait ses abeilles. Tout Nawa le savait et connaissait l’amour qu’il leur vouait. A l’heure des récoltes, les villageois pouvaient mesurer cette passion et s’en délecter, après avoir pointé chez le Don au chant du coq pour chercher leurs pots de miel. L’environnement était idéal et un tel nectar était la juste récompense de cette harmonie entre l’homme et la nature. Dans leur terre, les paysans ne répandaient que de la bouse de vache et sarclaient à la main les mauvaises herbes. Il n’y avait dans le village aucun druide et on ne savait diluer que du sucre dans le thé. Loin de l’agriculture massive, de ses champs uniformes et de ses pesticides mortels, les abeilles butinaient toutes sortes de pollen, s’aventurant même dans les bois au pied de la montagne. C’est cette nature épanouie que le cœur épris du Don mettait en pot.

Chez Yamen Manai, on ne cultive pas son jardin mais des ruches. C’est l’histoire d’un apiculteur, Don, qui mène une vie d’ascète auprès de ses abeilles “au corps aussi fin et doux qu’un pouce de bébé” sur une colline fleurie, accolée au petit village de Nawa. A l’écart des hommes et de l’agitation du monde. Dans l’arrière pays d’un état imaginaire. L’homme est respecté et ses travailleuses bénies pour leur danse égayante et leur miel divin. Une vie sereine, en parfaite harmonie avec la nature, jusqu’au jour où les ruches sont sacagées, les abeilles coupées en deux par milliers. Et Don de s’interroger sur ce redoutable fléau et de partir en quête de ce mystère dans une contrée bouleversée par le printemps arabe, en proie aux fanatiques de Dieu.

C’est que l’attaque des ruches n’est pas la seule étrangeté dans l’histoire récente de Nawa. Le Beau qui dirigeait la nation s’étant enfui, des élections nationales véritablement démocratiques sont organisées. Afin d’inscrire les paysans sur les listes d’électeurs, des caravanes sillonnent les régions les plus reculées, présentant “la soixantaine de partis politiques convoitant les sièges confortables qui avaient vu le jour en quatre mois”. Stupeur chez les villageois : ils étaient “tout chamboulés. Pour la plupart, ils n’avaient même pas choisi leur conjoint qu’il leur fallait aujourd’hui choisir par qui ils allaient être gouvernés”. Peu de temps après, c’est une toute autre sorte de caravane qui débarque avec des hommes barbus affublés de tuniques et arborant un drapeau noir estampillé d’un pigeon…

Ces deux intrigues vont se fondre au cours du texte pour dire une Tunisie bruissante des murmures des révolutions. Car si L’Amas ardent a des allures de fable, il n’en est rien en réalité. L’auteur revisite l’histoire récente de son pays natal après la chute de Ben Ali (“Le Beau” dans le roman) et fustige la montée en puissance des extrémismes. Ainsi aux belles pages poétiques et presque naturalistes du microcosme apicole se mêle le portrait mordant  d’une Tunisie qui se cherche.

S’épanouissant autour de séquences reprenant les schèmes narratifs du conte, la structure est simple mais efficace. De même que l’allégorie qui se fait jour progressivement au fil du texte que je vous laisse découvrir. Mais on retrouve dans la verve ironique de Yamen Manai l’art d’un conteur qui innerve son récit de télescopages et d’écarts délicieux. Un jeu de pistes ludique et frais sur un sujet grave qui vient chatouiller notre âme d’enfant. Une littérature décentrée, universelle, qui réfléchit le monde, à mettre entre toutes les mains.

 

L’amas ardent

Yamen Manai

Editions Elyzad

234 pages

À propos Sarah

Chroniqueuse

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