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Le Gaffeur, Jean Malaquais, L'Echappee

Le Gaffeur — Jean Malaquais.

Il y a un mois, Jacques Baujard (éditeur à L’Echappée et libraire à Quilombo, Paris) m’a mis dans les mains (littéralement) un livre résolument enthousiasmant, un cri de liberté et d’émancipation poussé en 1953 qui resurgit aujourd’hui et que je vous encourage tous à lire. « La littérature peut être instrument de prospection, à la recherche des possibles, les meilleurs comme les pires, ceux qui gisent dans le passé comme ceux que nous réserve l’avenir », proclame le manifeste de la collection Lampe-tempête. En effet, Jean Malaquais est l’un de ces auteurs que l’on a plaisir à (re)découvrir grâce au formidable travail de réédition qu’opèrent certains éditeurs constamment en quête de textes oubliés, épuisés, peu ou pas assez diffusés, méconnus. Juif polonais émigré en France, puis au Venezuela, au Mexique, et aux Etats-Unis, Malaquais qui choisit le français comme langue d’écriture est l’auteur de trois romans dont vous avez comme moi certainement déjà croisé les titres sans peut-être vous y attarder : Les Javanais (1939), Planète sans visa (1947), et Le Gaffeur (1953). Le premier, qui obtint le Prix Renaudot face à Sartre et son Mur, retrace une grève de travailleurs étrangers dans une mine provençale, le second dépeint le désordre de l’Occupation dans le Vieux-Port de Marseille, et vous les trouverez aux éditions Phébus. Voyons un peu Le Gaffeur !

Un homme s’y débat avec la Cité qui l’avale, quadrillage de parallélépipèdes en quinconce, blocs de ciment de mille étages. Ciel trop lointain pour être aperçu. Une kyrielle d’Instituts nationaux pour : — s’imbiber de conservateurs et garder une peau lisse, — se faire déconseiller avant un choix, — valider sa signature et se voir certifier que l’on se correspond bien. « Beauté et esthétique », « Idiosyncrasie appliquée », « Sceaux et stigmates ». Bureaucrates, fonctionnaires, et caetera et à perte de vue. Notre quidam, Pierre Javelin, VRP en lotions anti-rides passe une journée compliquée qui en annonce plusieurs autres. En premier lieu, l’annonce d’une augmentation ; en second, une serrure qui ne correspond pas à sa clé. L’appartement de Pierre, en lieu et place de sa Catherine chérie, s’ouvre sur la silhouette grotesque de M. Bomba et Mme Kouka. Les deux gros russes prétendent avoir toujours habité là. Début de la fin. D’heure en heure, de guichets d’administration en services d’archives inaccessibles, l’identité de Pierre Javelin s’efface des registres. Autour du gaffeur, l’étau se resserre. Sa marque noire jalonne les chapitres comme un coup de tampon.

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© Crédit photo : Andreas Gefeller

« Dans ma chambre d’hôtel cinquante tiroirs contenant chacun cinquante stéthoscopes transmettaient cinquante fois cinquante mille informations à la seconde. Suspendue par le cœur sur un fil de cuivre, la Cité se confessait dans un océan de fritures. »

Impossible de tenter une requête — et même de trouver un hôtel, dans une Cité où chacun est sensé avoir son chez-soi — sans le papier X que l’on ne peut obtenir sans le papier Y délivré sous couvert du papier Z, lui-même remis grâce au papier X, et si vous avez déjà entrouvert la porte d’une CAF vous savez ce que je veux dire. Les miroirs qui remplacent les vitres en triple épaisseur des guichets poussent la tragique farce bureaucracratique à son paroxysme. Imaginons expliquer notre cas d’un bureau à l’autre face à la stupidité de notre reflet, image vaine, et voyons comme les mots perdent leur sens à force d’être répétés et tournés dans la bouche. Nous y égarerions sans doute le nôtre et sortirions aussi vides qu’une coquille d’huître après le réveillon. Inimaginable, de même, pour le héros de tenir un discours sans être espionné. Les téléphones envahissent chaque pièce, les voisins observent à la jumelle, la Cité ne se tait jamais, rien ne peut être secret, tout est suspect, même le silence. Et surtout la poésie.

Car il est question, bien sûr, de l’écriture et du verbe que la Cité s’approprie. Une lettre jamais écrite est prétendument reçue, les signatures se multiplient à l’insu de leur auteur, le moule dans lequel on veut à tout prix faire symboliquement rentrer Pierre Javelin est un encrier et l’on devine rapidement que la gaffe dont la Cité punit celui-ci réside dans l’utilisation illicite d’un porte-plume à des fins subversives. Si la Cité fait sien le langage, « dès lors votre voix isolée, précisément parce qu’isolée, s’appelle légion ». Censure, surveillance, bureaucratie, broyage de l’individualité : Le Gaffeur peut rappeler Le Procès, 1984 ou Brazil ainsi qu’indiqué sur la quatrième de couverture. Il s’en démarque cependant par son humour, sa gouaille et une certaine forme d’optimisme dont ne se départissent ni l’auteur ni son protagoniste. Volontairement coupable de « lèse-Cité », Pierre Javelin s’exprime et s’emporte avec liberté et ne se laisse ni manipuler ni réintégrer. Il n’a de cesse de dénoncer la « bouillie » servie par les médias de masse et véhiculée par chacun, tout citoyen étant un « pion dans le jeu anonyme d’un effort collectif ». Ici, pas de chef suprême, de leader politique ou de gouvernement : le corps de la Cité est composé des milliers de corps minuscules qui lui appartiennent, gentiment rangés dans leurs petites cases tristes — conformes. La gaffe, c’est de s’émanciper et de refuser de n’être que « tolérés ».

« — Elle durera, ma liberté sous sa forme de refus, ce que durera la Cité : c’est en quoi elle est provisoire. »

Jean Malaquais

« Floupe ! dit-il en aspirant avec bruit, il n’y a plus de ciel vu qu’il a été gobé comme un blanc d’œuf. La déglutition a fait un tel boucan que la lune a failli en tomber sur son derrière. Heureusement, comme on nous l’expliqua à la radio, cela lui était défendu par les règlements. Tu trembles, lui répliqua-t-on car il montait sur l’échafaud, eh oui contra-t-il en jetant ses béquilles, mais c’est de froid. Il n’en avait plus longtemps et il se fâchait pour un mot. Les mots sont des salopes, qui ne le sait, et voilà que je me fâche parce que l’autre a dit je regrette. Et s’il avait dit je vous aime je vous adore. Des salopes à charnières, avec des ne m’oubliez pas pour décorer les tombes. L’espérance est une grande consolatrice, savoir c’est pouvoir, c’est la vie il ne faut pas chercher à comprendre, la probité est la règle de nos devoirs. Comme cela, à la pelle, plein les bibliothèques, et c’est écrit dans les tables de la Cité. Quand je retrouverai Catherine, je l’instruirai mieux. Lis, Catho. L’espérance est un rossignol empaillé, moins tu penses et plus sûrement tu es, comprendre c’est mourir, le devoir c’est travaille et la ferme. Oh toi, dira Catherine, tu travailles du chapeau. »

Le Gaffeur, Jean Malaquais, L'EchappeeLe Gaffeur, Jean Malaquais.

Coll. « Lampe-tempête », éditions L’Echappée, 2016.

Lou.

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