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Gonçalo M. Tavares

Gonçalo M. Tavares – Matteo a perdu son emploi

Matteo a perdu son emploi. C’est un fait. Un fait qui se situe au cœur du roman de Tavares. Mais pour comprendre ce que ce fait implique pour Matteo, il faut commencer l’histoire par le commencement.

Par la lettre A.

Par Aaronson, l’homme qui court autour du rond-point. Car Matteo a perdu son emploi est un texte à l’architecture éminemment complexe. Chaque récit (ou nouvelle, ou partie du roman) est centré autour d’un personnage. A un moment de son histoire il croise quelqu’un qui deviendra le personnage central du récit suivant. Ainsi progresse le texte, vers son épicentre. Mattéo.

Comme un fou qui tourne en rond : en même temps qu’il avance, il recule. Il avance vers son point de départ, il recule vers sa destination – et il en est ainsi de nous, êtres vivants : choses déboussolées, ivres, tentées par le chemin et non par la partie haute du monde. […] On est fou parce qu’on a le temps : les fonctions et la nécessité on gardé quelques minutes entre une exigence et l’exigence suivante. Ce qui rend fou, c’est l’ennui, mais également un excès de questions.

La progression se fait par ordre alphabétique des noms des personnages. Une manière d’ordonner l’absurde. De rassurer le lecteur en lui donnant l’apparence de la normalité. L’ordre alphabétique c’est compréhensible, c’est pratique, c’est sécurisant.

Mais c’est un ordre qui interroge aussi. Pourquoi terminer, et terminer brutalement d’ailleurs, par la lettre N (Monsieur Nedermeyer) et pas par le Z comme on s’y serait attendu ? Justement parce qu’on s’y serait attendu, que l’histoire aurait eu une fin logique, une absence de fin donc puisque le cercle alphabétique aurait été complet et qu’un cercle, par définition, est infini.

Or, comme dans la vie (ce que le roman illustre à la perfection) la fin est illogique. La fin est brutale, elle peut-être violente. Elle est une rupture.

Le texte de Gonçalo M. Tavares parle des violences en les enrobant d’un sentiment d’absurdité, d’incongruité et même d’humour. La perte d’emploi, le chômage, l’exclusion sociale sont des violences. L’ordre alphabétique peut être une violence. Pour le comprendre il faut revenir à l’origine des noms des personnages du roman.

Ils viennent du travail de Daniel Blaufuks : un memento mori que vous pouvez voir ici, une série de photos de pierre tombales portant les noms de juifs morts dans des camps de concentration. Or quand on sait que les officiers de ces camps pouvaient organiser les exécutions en utilisant la première lettre du nom des condamnés, l’ordre alphabétique prend un tout autre sens, devient, selon la place dans la file, fatalité, espoir, couperet.

Gonçalo M. Tavares s’est saisi de ces noms et en a fait les personnages de récits où toujours règne une étrangeté, un fait qui dénote et qui interpelle, les faisant progresser dans un ordre (auquel il manque cependant des lettres) comme une cascade de dominos. L’un entraînant le suivant.

Voilà de quoi réfléchir un moment. Et c’est le propre de la littérature de Tavares : faire réfléchir. Profondément. Laisser songeur. Car dans chacun des 27 chapitres la réflexion philosophique affleure, qui se cache derrière les situations rocambolesques et absurdes vécues par les personnages. La postface, relativement cryptique, donne pourtant des informations précieuses à la lecture.

Le pouvoir du « NON » formidablement démontré par Kashine, la figure du rond-point autour duquel court puis meurt Aaronson, le cœur artificiel de Glasser, les ordures qui s’invitent dans l’école de Diamond, le labyrinthe dans lequel se perdent Hornick et Holzberg, les récits touchent à des angoisses existentielles et sociales. Un homme traîne derrière lui la batterie qui lui permet de rester en vie. Sa vie ne tient littéralement qu’à un fil, mais un fil qu’on peut voir, et donc qu’on peut protéger. Un autre collectionne les cafards vivants et tente de maîtriser la vie, de la quantifier. Un troisième s’est laissé tatouer dans le dos, en braille, pour les besoins de son amant, le tableau périodique des éléments. Ashley doit livrer un colis au 217 d’une rue qui ne comporte que des immeubles n°217. Et ainsi du suite, d’inquiétudes en situations loufoques, mettant en scène les chocs de solitudes, jusqu’à l’histoire de Matteo.

Je vais faire du bruit au milieu du monde, c’est-à-dire : je vais faire silence (parce que le monde est grand et bruyant).

Dans Matteo a perdu son emploi, absolument tout à un sens profond, et le prodige de ce livre c’est que ses complexités philosophiques et architecturales n’empêchent en rien la progression fluide, aisée, presque ludique du lecteur.

Après son cycle Le Royaume, primé pour Jérusalem et Apprendre à prier à l’ère de la technique, après Monsieur Swedenborg, après ses contes, pièces de théâtre et recueil de poésie, le prolifique Tavares signe encore une fois une oeuvre étonnante et précieuse, aussi délectable qu’intelligente. Une réussite.

 

Matteo a perdu son emploi - Gonçalo M. Tavares aux éditions Viviane HamyÉditions Viviane Hamy

Traduit du portugais par Dominique Nédellec

200 pages.

 

 

Hédia

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