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Timothée Demeillers – Jusqu’à la bête

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers paraît aujourd’hui chez Asphalte Éditions. C’est le second roman de l’auteur après Prague, faubourgs est, paru en 2014 chez le même éditeur.

C’est l’histoire d’Erwan, il est en prison. C’est de là qu’il narre sa vie, à la première personne, par bribes et alternant les lieux, les temps. Partageant ou ressassant son histoire et ce qui l’a amené là, dans une cellule où il a encore plus de dix années à tirer.

Sa vie, c’est une enfance en lotissement péri-urbain, près d’Angers, avec un frère comme seul allié. Mais c’est presque surtout l’abattoir, quinze années à trier des carcasses, sur une chaîne qui n’en finit jamais de tourner. Et puis il y a Laëtitia et l’amour pour donner un sens, une raison de se lever.

Ce qui a conduit Erwan en prison ne sera dévoilé qu’à la fin du récit mais n’a rien d’un achèvement. Juste le terrible basculement d’une vie d’angoisse, triste et sans espoir, au pur désastre.

L’auteur se joue de l’imaginaire du lecteur dans une boucle de souvenirs dessinant petit à petit le portrait d’une vie gâchée, vendue contre salaire à une machine de destruction.
Erwan narre donc son histoire. Il ne se souvient pas, il est hanté, possédé. Par l’abattoir et sa mécanique monstre et par Laëtitia et son amour,les espoirs d’une vie meilleure, vite perdus.

Les Clacs de la chaîne de production rythment le récit, martèlent la force des conditionnements et des oppressions. Celles qui s’imposent du dehors, du haut des hiérarchies , et celles qui se nichent au cœur des tripes et que l’on couve sans imaginer pouvoir s’en défaire. Entre le mépris des cadres et des cravatés, les cadences trop souvent truquées, la pauvreté des relations humaines de pairs qui n’en sont pas, les odeurs de sang et de carcasses éviscérées, le froid des frigos et l’insupportable claquement de la chaîne, le lecteur se trouve immergé dans une machine inhumaine, qui pourrait bien être une métaphore d’une société malade qui n’en finit pas de crever.

Combien de vies « de rien », imbriquées dans cette chaîne de production, jusqu’à épuisement des corps et des esprits. Dans cette mécanique monstrueuse Erwan est lui-même un monstre, avant tout parce qu’il ne suit pas le destin qui lui est dévolu. La grande transgression serait ici de ne pas se résigner à son sort, contrairement à la bête abattue et dépecée là avant d’être triée, découpée et empaquetée.
Mais pas de libération dans la transgression, juste l’ultime broyage avant l’anéantissement des possibles et la prison.

De la chaîne il porte en lui, à perpétuité, les clacs qui rythment un temps qui semble ne jamais devoir s’écouler, dehors comme en prison. Et avec lui le lecteur, au plus près du gâchis, du dégoût et de la peur.
Ces clacs obsédants laissent parfois place, pour un temps, aux émissions télé, aux publicités et radios de supermarchés, un abrutissement pour un autre, l’esprit assiégé.

Les descriptions de l’abattoir et des vies qu’il broie sont crues mais sans sensationnalisme. L’auteur allie le réalisme le plus froid à une stylistique habile, travaillée dans l’épure. Les mots sont nets, tranchants, plongent le lecteur dans le froid des frigos, l’odeur de la mort mais aussi l’ennui, le sentiment d’inadaptation, la peur et en dernier recours, la haine.

Ce livre est le récit clinique, glaçant mais sans cynisme, d’une vie à la chaîne qui ne tourne pas rond. Au fil des mots, l’auteur dessine une boucle infinie vers nulle part, ne donne pas d’explications mais dessine les contextes qui mènent, parfois, au milieu de mille renoncements, à une implosion.

Un roman qui se lit d’une traite, tant l’écriture est fluide, le rythme soutenu. Sans rebondissements ni suspense, le récit sait se joue des hypothèses du lecteur, mais ce récit est réellement l’autopsie d’une chute, écrite à la première personne, avant d’être l’histoire d’un événement. En ce sens, Demeillers se libère du bien et du mal en les sublimant.

S’il devait y avoir une morale à cette histoire, et fort heureusement, le roman noir n’est pas là pour ça, ce serait que même dans une vie de rien, on peut perdre tout ce qu’on a, et ne s’apercevoir qu’une fois trop tard, que c’était déjà beaucoup trop.

Timothée Demeillers a eu les tripes et le talent qu’il fallait pour écrire le roman noir de la rentrée et peut-être même de l’année, chapeau.

TimothJusqu'à la bête, Timothy Demeillersée Demeillers

Asphalte Éditions

160 pages

Héloïse

 

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Héloïse
Chroniqueuse

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