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Toxoplasma – David Calvo

NB : Nous utiliserons le genre du féminin pour parler de l’auteure, David Calvo.

C’était le printemps, et les étudiants eux étaient dans la rue depuis l’hiver, dans le froid ils s’étaient battus pour sauver leurs universités publiques. Je les avais regardés faire sans me sentir concernée. Mais ce soir-là, dans la rue, je me suis rendu compte à quel point nous étions nombreux à penser la même chose. Nos boules de neige individuelles se sont transformées en avalanche, et nous étions presque un million dehors avant même de nous en rendre compte.

Après l’Islande (Elliot du Néant, La Volte, 2012), et la Cité Radieuse de Marseille (Sous la Colline, 2015, La Volte), David Calvo a posé ses valises à Montréal, dans la vie comme dans l’écriture.

Dans Toxoplasma, l’insurrection populaire a mené à l’instauration de la Commune, et l’île, assiégée par les chars de l’armée fédérale canadienne, est promise à une répression brutale. La ville est une poche de résistance où la vie s’organise tant bien que mal : l’eau est rationnée, l’électricité défaillante, le troc a remplacé le dollar. C’est un petit microcosme underground d’où la technologie d’après les années 80 a disparu, où une radio à ondes courtes diffuse à longueur de journée ses tubes musicaux et ses monologues nihilistes, où des bandes de hackers/euses s’emparent de réseaux souterrains pour contrer les puissances politiques et économiques.

Parmi celleux-ci, deux complices aguerries à la course, Kim et Mei, enchaînent les runs en ligne pour confronter l’ordre établi, et tâchent de déjouer les complots du gouvernement ; une façon de retarder l’inévitable assaut des forces militaires.

Cet univers virtuel est à mille lieues de celui de Nikki Chanson, troisième larrone de cet improbable trio. Employée dans un magasin de location de VHS rétros dont elle rembobine les bandes et ressasse les pitchs, Nikki a embrassé la vocation de « détective pour chats errants » : elle sillonne son quartier à la recherche des matous égarés pour les ramener à leurs propriétaires. Jusqu’à ce qu’un fait divers sordide, le meurtre spectaculaire d’un raton laveur dans un jardin public, la mette sur la piste obsédante d’un serial killer d’animaux, qui laisse sur les murs d’étranges graffitis. C’est sur cette amorce, en forme de polar ésotérique, que débute Toxoplasma.

Nikki décide de ne pas aller travailler. Hantée par une image, ces signes, ces cadavres. Elle veut trouver d’autres traces. Preuves que sa raison n’est pas en jeu. Qu’elle sait ce qu’elle fait. Que tout cela n’est pas un film dans sa tête, mais bien le réel. Qu’elle ne devient pas folle. Ce que tu fais, c’est ce que tu es : tu ne répares pas les magnétoscopes, nous ne sommes plus en 1989, le monde n’était pas meilleur, tu n’avais pas plus de libertés. Tu es une détective, fais ton travail. Ce qui te rend heureuse. Ce qui te fait vibrer. Pour le servir.

David Calvo déroule les fils d’une intrigue folle et foisonnante, avec un sens de la narration inimitable. Son écriture est comme indissociable du lieu où il vit : elle fourmille d’expressions du jargon québecois, une langue qui jure et qui sonne, et anime encore d’avantage son style, qu’on savait déjà expressif et poétique. En outre, ses textes ont la propriété remarquable de donner corps à un territoire, ici Montréal : des complexes architecturaux, témoins de l’hybris d’une intelligence rationnelle aux aspirations totalitaires, aux sociabilités du quotidien vécu, elle nous donne le sentiment d’habiter la ville dans laquelle le roman nous installe pour près de 400 pages.

Le cadre singulier de Toxoplasma, mélange d’anticipation politique et d’uchronie technologique, est aussi l’occasion pour David Calvo de revisiter les codes de la littérature cyberpunk, résolument low-tech, avec une érudition et un enthousiasme qui contaminent naturellement le lecteur. Le lexique, emprunté aux jeux vidéo et à l’informatique, nous égarerait, si la dynamique du récit et la poésie des descriptions ne parvenaient à faire émerger dans notre esprit des images vivaces et parlantes.

Du cyberpunk, David Calvo hérite également une dimension politique : en s’incrustant sur le réseau des élites (« la Grille ») par l’équivalent de son vide-ordure (le « Trophonion »), les hackeuses répondent au premier mot d’ordre révolutionnaire à l’ère du Capital : s’emparer des moyens de production. Le roman ne fait pas, pour autant, l’économie d’interrogations sur le sens du mouvement social qu’il met en scène. Il questionne en particulier le modèle de cette ville en lutte – la vanité qui la pousse à entretenir un retour nostalgique aux années 80, son enfermement sur elle-même et sur un centre-ville ultra gentrifié, l’invisibilisation des populations natives qu’elle a opprimées.

Kim ne joue pas, Kim se sent mal à l’aise dans cette culture du jeu à tout prix, elle s’est consacrée à la Grille dès qu’elle a pu – elle refuse de s’intéresser à la seule information, ce qu’elle veut, c’est contrôler les moyens de production, la façon dont on agence, dont on trie, dont on distribue. Si tout le monde s’y mettait, on pourrait peut-être créer une utopie, oui, mais ils préfèrent jouer. Ils comprennent pas qu’ils sont manipulés, qu’on leur fait croire qu’ils vivent le frisson du virtuel, mais ils ne sont que des pions sur l’échiquier des coureurs qui, comme elle, jouent tous les jours de leur vie à sauver ce qui reste de la nouvelle frontière.

Les romans de David Calvo nous donnent souvent l’impression de suivre une trame intriquée de rêves et de mystères, jusqu’à des finals proches de l’apothéose. Celui de Toxoplasma aura un aussi un goût de fin du monde, mélange d’inquiétude contemporaine et d’espoir qu’enfin tombent les régimes qui nous aliènent et nous contrôlent, les femmes en particulier.

L’imaginaire de l’auteure est infiniment riche, foisonnant de références – aux mythes fondateurs, à la culture hellénique, au cinéma bis, aux jeux vidéo –, mais on se laisse porter sans crainte de s’y égarer : guidé par les émotions qui y affluent, on se surprend même à y trouver refuge. Comme souvent ses personnages. A l’image de Nikki, mue par une tension entre un désir de repli sur soi – le réflexe de renfoncer la tête sous la couette, bien au chaud dans ses rêves –, et un élan de confrontation au monde – la nécessité de le comprendre, la difficulté à sortir de son univers mental pour y trouver sa place, pour y laisser des traces.

Cette tension entre l’intime et le politique, la psyché et le corps, le virtuel et le réel, semble hanter le roman qui, jusqu’au bout, lui cherche un dénouement. La solution, David Calvo la formule lui-même comme un « droit à l’existence poétique », dont il fait la condition de possibilité de toute existence politique. C’est peut-être bien l’expression de ce qui se joue dans ce livre, qui nous mène, avec une puissance évocatrice immense, à la lisière entre rêves, mythes et réalité.

Toxoplasma, David Calvo.

La Volte, octobre 2017.

Anne.

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