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Ada Pamer – Trop semblable à l’éclair

Prenant le train « Ada Palmer » en cours de route, je dois bien admettre qu’il fallu déconstruire la réputation avant même d’aborder l’œuvre. Mais plus que tout, ne plus avoir les articles de journalistes et/ou de blogueurs en tête, afin de pouvoir se faire une opinion selon mes biais et mon expérience de lecteur. Car ici, il s’agit surtout de se confronter à une œuvre qui repousse sans cesse les limites de la narration pour servir une idée, une histoire, une œuvre qui pousse dans les vicissitudes du « méta » et ayant la prétention d’être un texte autre que seulement un texte de science-fiction classique.

On le sait, Ada Palmer s’est inspirée du siècle et de la philosophie des Lumières, Voltaire, Diderot ou encore Sade en tête de file, pour construire son univers, sa narration et ses questionnements. Exploitant ainsi les éternels questionnements autour du rejet de l’irrationnel, de l’arbitraire ou encore de l’obscurantisme. Mais là où Ada Palmer ose reformuler cette philosophie, c’est en la réadaptant à la question de la moralité et aussi sur le point du langage notamment en questionnant le genre dans l’écriture. Une construction/déconstruction ambitieuse ayant pour principale référence « Micromegas » de Voltaire autant dans la forme que dans le fond.

Alors que nous sommes sur Terre en 2454 les états-nations ont été remplacés par des « ruches », sept en tout. Ces dernières garantissant la paix sur la planète depuis presque trois siècles suite à des guerres ayant eu pour résultat d’abolir les religions. Chaque ruche fonctionnant en parfaite autonomie, elles possèdent chacune leurs propres système politique, philosophique et hiérarchie sociale. Des particularités qui s’affichent même sur les tenues vestimentaires.

Nous plongeons dans cet univers, à la paix apparente, par le truchement du narrateur, Mycroft, chargé d’enquêter sur le vol de la liste des « Dix-sept » que devait publier le journal Black Sakura. Une liste attendue comme le messie, donnant le classement des personnes les plus influentes sur Terre. Mycroft, le narrateur donc, est un « servant », ce dernier étant au service de tous à vie en guise de peine de justice suite à un passé aussi obscur que totalement criminel. Un équilibre entre les ruches peut-être rompu par le possesseur de la liste, si ces dernières n’arrivent pas à anticiper la finalité du vol. Mais Mycroft a une autre préoccupation, un jeune garçon aux pouvoirs étranges, pouvant animer les objets, ce qui est considéré comme de la magie, et est perçu de manière totalement négative par les ruches.

Ces deux problématiques peuvent anéantir la paix, et rompre ce modèle de sociétés pluralistes, surtout à une époque où les frontières géographiques n’existent plus avec l’avènement des voitures volantes permettant de se rendre à l’autre bout du globe en a peine quelques heures.

Ça peut paraître confus et dense résumé ainsi, et j’omets volontairement quelques points pour m’intéresser ici plus particulièrement à un point marquant : la narration.

Mycroft étant le narrateur, ici la langue se fait soutenu, très référencée période des lumières, osant par moment la désuétude de certains mots ou schéma de pensée pour donner plus de profondeur à l’univers proposé par Ada Palmer. Et puis il y a le côté « Meta », tout comme Voltaire dans ses écrits nous nous retrouvons très souvent questionné directement par Mycroft. Il en vient même à devancer nos pensées et répondre par anticipation à des réflexions que nous nous apprêtions à avoir. Ce petit jeu n’est pas sans rappeler les auteurs de la vague « Metafiction », on pense tout particulièrement à William Vollmann et son cycle des « Seven Dreams », John Barth et son « Courtier en Tabac » ou encore « La maison des feuilles » de Danielewski.

Le lecteur devenant une part, extradiégétique, de la narration, donnant un jeu de question/réponse constant avec Mycroft. Ce petit jeu habile de l’autrice ne tombe pour autant jamais dans la référence pompeuse ou encore dans une forme d’élitisme littéraire.

Alors oui l’écriture est exigeante, et l’histoire passe autant par la narration que par les non-dits et demande un investissement certains du lecteur, mais c’est fait avec tellement d’habilité que l’on plonge allègrement dans le récit. « Trop Semblable à l’éclair » est fin, intelligent, pertinent et dérangeant à la fois, il s’agit là d’un œuvre littéraire qui a pour base la science-fiction, mais a des prétentions beaucoup plus grandes et folles. Nous pouvons parler de livre absolu, de livre monde, d’absolu littéraire, tout comme l’est « Central Europe » de William Vollmann. Nous retrouvons une générosité et une finesse dans l’écriture jouant sur l’abondance culturelle et référentiel toujours dans le but de servir une histoire profondément puissante, mais qui ne prendra toute son ampleur que si vous acceptez de vous laisser guider par ce bien étrange Mycroft, et acceptiez d’autant plus ses digressions. Rien est gratuit, tout a un sens, dans le roman ou dans le rapport du lecteur avec l’œuvre. Chef d’œuvre !

Editions Le Bélial’,
Trad. Michelle Charrier,
672 pages,
Ted.

À propos Ted

Fondateur, Chroniqueur

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