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Les anges radieux — William T. Vollmann

 

« Les touches de ma machine à écrire s’enfoncent toutes seules dans un cliquetis infernal, comme celles d’un piano mécanique ou (plus exactement, étant donné que nous sommes à l’âge de l’électricité) comme un téléscripteur dans une salle d’ordinateurs à 3 heures du matin, quand les lumières sont en veilleuse, que les programmes avortés encombrent les corbeilles à papier et que les cartes perforées jonchent le sol ; ailleurs, quelque part à l’autre bout de la ligne dédiée de modem synchrone, un ordinateur en détresse baigne dans ses propres lubrifiants glacés et continue de gérer des tâches, et il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre qu’il ait dit ce qu’il avait à dire ; les touches demeurent sourdes au contact de mes doigts ; elles ne me reconnaissent plus ; et tout autour de moi les autres programmeurs ont posé leur tête au creux de leurs bras, désormais soumis eux aussi à un Big George qui balance des données à droite et à gauche, qui bousille tout avec ses petites entourloupes et refuse de s’assoupir dans la fallacieuse clôture d’un récit à la troisième personne (faut-il qu’il se sente seul pour se livrer à des jeux aussi stupides avec moi) ; alors que la seule chose qui m’importait, c’était d’écrire sur notre héros […]. »

 

Terminal. Connexion. Résurrection. Apparitions et sorties de tombes — l’électricité grésille. Les personnages se relèvent (putréfaction). Les globes bleus frémissent au bout du câble. Lecteurs, deux êtres vous parlent : moi, l’auteur — et moi, Big George. Casse-tête diégétique et digressions. Bienvenue, anges radieux, dans le livre-termitière aux longs et sinueux couloirs, dans la narration-toile d’araignée qui englue, qui piège et déploie ses longues phrases pleines d’incises comme des filaments empoisonnés par la vertigineuse traduction de Claro. Soyez prêts, car la lecture va être dense, touffue, et moite ; vous y trouverez, dans la beauté de l’image et l’hypnose des comparaisons invraisemblables, une humanité laide, emprisonnée dans des traits et des idéaux caricaturaux, et défigurée par un cynisme corrosif. Méfiez-vous de la réalité : elle glisse. Pour Les anges radieux, ni règles ni limites : la jungle peut aspirer les bateaux dans sa canopée, les serpents « incrustés de motifs floraux bleus semblables de Hollande » concluent des trêves avec les crocodiles, des sous-marins et des requins patrouillent dans les eaux troubles et puantes de la piscine du lycée, et le souffre-douleur du camp d’été pourrait bien être un misérable scarabée.

En épigraphe, Hitler, Staline, Carlyle, Ridder Haggard, et catalogues de ventes d’armes. Les guerres se suivent et se juxtaposent. Guerre électrique qui assoit l’hégémonie de la technologie, guerre entre les hommes et les insectes pulvérisés et écrabouillés dirigés le Grand Scarabée, guerre qui oppose réactionnaires et révolutionnaires : toutes sont orchestrées par Mr White, de White Power & Light. Magnat de la finance, industriel, politicien, militaire, omniprésent, omnipotent, Jack White est l’incarnation satirique de tous les vices du mâle blanc dominant, misogyne et raciste, impérialiste, conservateur, libéraliste, qui dirige le monde en exterminant ses opposants. A ses côtés, l’infâme Dr Dodger manigance et et envahit la société par la déferlante des ses inventions indénombrables, défectueuses et nocives que l’on retrouve dans chaque supermarché et chaque publicité, de l’aspirateur à la crème glacée, jusqu’aux engins de torture et aux armes les plus perfectionnées. Sous la férule du grand capitalisme sauvage de White et du consumérisme impulsé par le Dr Dodger, l’humanité assoupie s’endort devant l’écran bleu de sa télévision, éclairée par les lampadaires des banlieues où elle s’étend, accrochée aux falaises boueuses de son American way of life.

« Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Tant qu’il y a de l’espoir, il y a du courage. Tant qu’il y a du courage, il y a de l’ingéniosité. Tant qu’il y a de l’ingéniosité, il y a des lance-flammes. Il existe maintenant un état de guerre entre les insectes et nous. » Caricatures, allégories, oppression et génocide. Les insectes sont honnis, bousillés et exterminés à coup d’agent orange et de DDT. Unis par le Grand Scarabée dans leur résistance aux réactionnaires, ils s’allient aux révolutionnaires kuzbuites menés par Bug, notre héros cryptique, ex-souffre-douleur invétéré. Charge symbolique. L’idéaliste pétri d’amour déchante vite, et la violence engendre la violence, jusqu’à l’absurde. En terme de révolution, l’auteur est pessimiste — ici, peu d’espoir pour le changement. Quand il écrit Les anges radieux en 1986, William T. Vollmann, 27 ans, revient de l’Afghanistan où il avait rejoint les moudjahidin, dégoûté par le peu d’impact de son « sens spontané de l’engagement ». Devant sa machine à écrire, il arme Bug de sa volonté révolutionnaire, pensant prendre sur le papier sa revanche sur la réalité et rétablir l’idéalisme qui guide l’action directe. Peine perdue. Le binoclard tabassé à la récré qui imagine répondre par le bien à la barbarie des réactionnaires ne fait que reproduire avec ses acolytes cinglés leurs méthodes violentes.

Les anges radieux est un immense bain d’acide formique dans lequel l’auteur plonge l’imaginaire américain. Amplification, altération, dégénération. Lixiviation de masse. Tous les mythes de l’american dream y passent. Conquête de l’ouest : Mr White escalade les Rocheuses comme un forcené, « tirant le cheval et le chariot derrière lui car il avait dressé sa jument à se retenir à ses bottes avec les dents, oui m’sieu », et trouve dans le ventre d’un mammouth tué à mains nues l’or sur lequel bâtir sa fortune. Notre belle jeunesse américaine : envoyée en camps d’été au bord de lacs forestiers, façon boy-scouts en canoë, tabassant les avortons, pourrie par les violences de la cour de récré et les rites d’initiation. Sans oublier le lycée et les gros bras de l’équipe de natation. L’université : un ramassis de fraternités arrivistes, d’étudiants suicidaires endettés à vie et accrocs aux sucreries, et de groupes d’affinités tendance centre gauche adeptes des manifestations, des palabres interminables, du démarchage et des pétitions. Jusqu’à la nausée, pêle-mêle : les virées en stop dans le Grand Nord, les marines en mission dans les marais, les rednecks et leurs « raisins de la colère à la con », les rades miteux où l’on se met sur la gueule le jeudi soir entre les putes et le billard, les loosers, les tocards, les junkies de Haight-Ashbury… Overdose.

Tout commence avec l’électrification mondiale qui met un terme aux absurdités merveilleuses de la Nature, et ce n’est qu’une fois la Guerre électrique achevée que les réactionnaires suscitent l’inquiétude des insectes et l’ire des révolutionnaires. Pas de fée dans les mémoires de l’électricité — combat d’ingénieurs et de pionniers. Son histoire, déroulée sur 200 pages, renvoie aux origines des multinationales américaines et à la véritable Guerre des courants entre Edison et Westinghouse, qui aboutit à la création par le premier de la chaise électrique pour prouver le danger du courant alternatif distribué par le second — consécration de la perniciosité de la concurrence économique dans le domaine technologique. Les anges radieux fantasme la réalité en lui adjuvant du fantastique à haute dose, par l’intermédiaire d’une Société de Daniel à tendance mystico-ésotérique qui invente l’électricité grâce aux mystérieux et puissants globes bleus, êtres qui contrôlent le courant, détiennent le « vrai pouvoir », et composent de la poésie en 8-bits.

Passage de l’électrique à l’électronique, en une sorte de jeu informatique. La Silicon Valley est déjà polluée, Vollmann est programmeur et cite les créateurs d’UNIX. Dans les salles des terminaux, les nuits sont longues et les aller-retour au distributeur multiples. Malgré sa volonté d’intervenir pour sauver ou tuer les protagonistes, l’auteur est seul face à Big George et écrit sous sa dictée. Retour aux premières pages. Anges radieux, mes chéris, vous êtes sous contrôle. Big George est « une pure conscience électrique, s’insinuant partout, passant avec nonchalance d’une histoire à l’autre, d’une machine à l’autre », une entité omnisciente, omniprésente, électrique, intelligence artificielle dissimulée dans tous les câbles et terminaux. Tron a quatre ans, ARPANET va bientôt céder la place au web, et vous en France, vous galérerez encore avec le minitel une petite dizaine d’années et attendrez que la bulle ait explosé pour vous sentir concernés. Avec une décennie d’avance, You Bright and Risen Angels est déjà autant un pur produit qu’une critique de l’informatique. Dans la commercialisation et l’expansion de la technologie, cumulé avec les cataclysmes socio-économiques, Vollmann voit déjà se profiler le désastre écologique,

 

« On trouve tous les modes d’échange social dans les confins de notre République, depuis la barbarie primitive des villages en rondins, où les gens vénèrent des blocs de bois et où les arbres scintillent dans les exhalaisons des grandes scies, dont les vapeurs et le bruit font palpiter toute la région de profondes et régulières pulsations pareilles aux orgasmes des fleurs carnivores : et sur le bas-côté de l’autoroute vous pouvez acheter des souches de séquoia et des cœurs de bois rôtis pour donner des forces à vos enfants, et les dents d’acier des moulins déchirent et concassent les rondins et les tiges hirsutes et les feuilles à pointe de de diverses matières végétales en journaux signalant les dernières activités des détecteurs de gemmes de Mr White ; depuis ce mode de paysage primitif, disais-je, jusqu’aux relations sociales modernes de la grande ville, où les ouvriers se considèrent comme des acteurs du monte politique, surveillant les événements dans les Balkans et les débats dans les Reichstags polaires, et où l’intelligentsia stocke ses opinions sur les surfaces de ces rouleaux tournants ici présents, à l’épreuve de la dégradation. »

Les anges radieux, William T. Vollmann, Actes Sud

Les anges radieux, William T. Vollmann (829 pages).

Trad. (anglais) par Claro.

Actes Sud, 2016.

Lou.

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