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Black Village — Lutz Bassmann

« Mais ce qui était sûr, c’est qu’il avait devant lui un oiseau très blanc, un oiseau à taille humaine, à l’immobilité effrayante, qui le fixait d’un regard doré et inexpressif, et qui »

« — Je n’ai pas entendu la fin de l’histoire, ai-je bougonné, après un moment.
— La fin, a remarqué Myriam. Comme si ça pouvait exister quelque part. »

Cinquième titre de Lutz Bassmann (Avec les moines-soldats, Haïkus de prisons, Les aigles puent, Danse avec Nathan Golshem), auteur majeur du post-exotisme révélé par Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze d’Antoine Volodine dont il est l’un des hétéronymes, Black Village prolonge ce corpus étrange initié il y a une vingtaine d’années par l’une des figures les plus fascinantes de la littérature contemporaine. L’on y retrouve les codes, les obsessions et les décors d’une œuvre qu’on ne ferait qu’effleurer en affirmant qu’elle « a rapport avec du chamanisme révolutionnaire et avec de la littérature » et participe « au complot à mains nues de quelques individus contre l’univers capitaliste et contre ses ignominies sans nombre »1, et avec laquelle le lecteur curieux pourra se familiariser grâce au travail de défrichage accompli par les libraires de Charybde sur leur blog.

Tassili, Goodmann et Myriam, membres du Parti et poètes désormais décédés, avancent dans l’obscurité de la mort, éclairés par la flamme vacillante procurée par la lente combustion de la main de Goodmann. Ils ne discernent pas le décor qui les entoure et cheminent sans fin – peut-être sans but – dans un temps qui leur échappe. Ils n’ont pour « repère matériel que celui de la parole » et décident « de planter des balises verbales dans la matière fuyante et sombre dont [est] construit le temps autour [d’eux] ». Chacun leur tour, ils content une histoire (fiction ? souvenir ? rêve ?) qui n’aboutit jamais, coupée par une rupture dans la linéarité du temps. La parole reste en suspension dans l’espace et l’esprit, s’éteint dans l’obscurité — quel est son écho ? Dans le noir – l’espace des morts où naît la parole –, des portes s’ouvrent, claquées aux yeux du voyeur.

« Il y avait si longtemps que nous cheminions sans lumière que l’idée même de posséder une physionomie ressurgissait en nous comme une constatation brutale, d’une obscénité qui nous terrifiait. »

Le narrat2 post-exotique se transforme en interruptat. L’histoire ne nécessite pas d’être dite en entier pour se déployer : les tentacules bien immiscés dans le cerveau, l’imagination du lecteur prolonge. L’on sent que l’auteur pourrait dérouler les fils sans discontinuer : armé d’un ciseau il les coupe en marionnettiste. Et, en illusionniste, tisse une toile en patchwork au travers de laquelle les personnages voyagent et surgissent d’une pièce à l’autre. Deux fois deux « Noir », deux « Fusillades », deux pièces de « Théâtre ». Un tueur en moto voit un oiseau derrière une fenêtre & un oiseau derrière une fenêtre regarde un motard. Les passagers débarqués d’un tramway longent des rails dans le noir & un autobus ne s’arrête pas. Impression de simultanéité : l’on saute, « dans cette partie du cauchemar », de rêve en rêve, d’éveils en irruptions, dans un livre symétrique, miroir, boucle, feuille pliée ou test de Rorschach.

Par la parole des trois poètes et de l’auteur-intercesseur nous parviennent des fragments de visions qui se succèdent dans l’obscurité où elles naissent, se taisent et se diluent. Les narrateurs changeants incarnent toutes les voix — « de toute façon, il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre la première personne et les autres, et guère de différence entre vie et mort »3. Ils sont tour à tour de vieilles sorcières et d’étranges tueurs, des voyageurs intermondes, des enfants et leurs mânes, des Untermenschen survivants de pogroms aux noms à consonances ouralo-altaïques, membres du Centre Action, du Parti, ou de l’Orbise, ennemi impérialiste, tueurs de la fraction Werschwell ou urubus de l’Organisation. Dans un décor de guerre, de désastre et de survie aux villes détruites et aux bourgades désertes, sur les ruines du hideux 20e siècle, une Igriyana Gogshog armée d’un Stechkine-Avraamov et de quatre munitions urine derrière un container face à un « macareux étrange » en haillons. Deux acteurs seuls sur scène jouent immobiles une pièce muette devant deux inspecteurs-vautours vêtus d’imperméables noirs et de pantalons en velours côtelé. Un homme seul dans le désert se souvient d’un « fastidieux roman post-exotique […] sans queue ni tête ». — Si les destins entraperçus s’effacent et s’oublient, les images persistent accompagnées de leur écho : l’humour salvateur d’une parole féconde.

« Si des critiques avaient survécu, sans doute auraient-ils reproché à l’auteur quelque chose comme un pessimisme trop caricatural et un manque de foi dans les capacités de l’humanité à se régénérer après un malheur, mais, par chance pour la réception de la pièce, les journalistes et les juges littéraires avaient, comme tout le monde ou presque, été réduits en mottes charbonneuses. »

 

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Black Village, Lutz Bassmann, éditions Verdier, août 2017.

Lou.

 

1Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Antoine Volodine.

2« J’appelle narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j’appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. » Des anges mineurs, Antoine Volodine.

3Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Antoine Volodine.

 

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