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David Goudreault – Ta mort à moi

Récit éclaté, morcelé et polyphonique, Ta mort à moi est la biographie fictive d’une poétesse aussi radicale que mystérieuse, Marie-Maude Pranesh-Lopez. Radicale car ne souhaitant aucun compromis avec qui que ce soit – sa mère, pour commencer – ou quoi que ce soit – sa vie, entre réclusion volontaire dans un monastère et hôtesse pour les camés, admirateurs et handicapés. Mystérieuse aussi, car MMPL traine quelques secrets liés à son enfance que son physique ingrat et sa trop grande intelligence ont rendu difficile. Comme Rimbaud, Marie-Maude est une poétesse de génie. Comme Rimbaud, Marie-Maude est précoce. Et comme Rimbaud, Marie-Maude fricote avec le trafic d’armes et préfère se retirer plutôt que faire carrière et profiter de sa notoriété.

Évidemment, une telle radicalité, une telle répétition de choix inexplicables et à contre-courant entrainent son lot de critiques et de doutes sur sa personnalité et son œuvre. La biographie que l’on tient entre les mains est censée éclairer toutes les zones d’ombre.

Mais l’exercice, s’il n’était qu’un récit d’une vie – fut-elle folle et tumultueuse – serait vite plat et monotone. Or, ce n’est jamais le cas, au fil des 350 pages du roman. Car David Goudreault s’amuse avec une narration éclatée, et multiplie les points de vue, jouant ainsi avec son lecteur, le perdant avec délice dans quelques recoins flous. Il résume parfaitement cela au début du livre, comme pour présenter son projet :

« Toute histoire devrait être présentée dans une séquence explicative, peu importe l’ordre des événements. La vie n’a pas de sens, c’est le récit qu’on en fait qui lui en donne. Quelle idiotie de prétendre raconter quoi que ce soit de pertinent si on demeure figé dans la rigidité littéraire! […] La vérité passe par l’éclatement des chapitres et des strophes dans un désordre ne répondant qu’à un souci de compréhension, d’intelligibilité, de cohérence. La ligne droite est un injustifiable détour. »

En pratique, cela donne une biographie non chronologique où les va et viens dans l’enfance viennent éclairer une décision prise à l’âge adulte. Cela donne des numéros de chapitres qui ne se suivent pas (au lecteur de les remettre dans l’ordre, s’il le souhaite). Cela donne même des questionnements sur le « je » qui intervient dans certains chapitres, ce « je » commentateur d’une vie qui pourrait être David Goudreault lui-même, ou un proche de Marie-Maude Pranesh-Lopez.

Au fur et à mesure que le puzzle se met en place, se dessine le portrait d’une femme forte que l’on accuse, finalement, d’être trop brillante pour être vraie. MMPL ne cesse d’être remise en cause – par sa mère, les médias, les critiques. Comme si être une femme artiste et indépendante était louche et contraire à la norme. Une femme devrait être la représentation parfaite de la mère, chaleureuse, protectrice et nourricière – or MMPL est tout le contraire. Elle abandonne même son bébé dès les premières minutes de sa maternité. Serait-ce là un indice du féminisme de l’auteur ? Mettre en scène une femme affranchie de toutes les images masculinistes ? Une femme amoureuse féroce, parfois cruelle, parfois consciente de ses imperfections. En somme, une femme vivante.

En périphérie, on se délecte des portraits des proches de la poétesse : cette mère désespérée qui fait des tours et des tours d’autoroute pour causer accidents ou embouteillages, ce père si certain qu’il touche du doigt quelque illumination spirituelle qu’il en oublie les besoins fondamentaux de la vie, ou cet amour de jeunesse ingrat que Marie-Maude aime aussi fort que lui reste indifférent.

Original dans la forme, cette biographie fictive est un plaisir de lecture. Et, au-delà, elle propose quelques pistes de réflexion sur l’artiste et son œuvre, l’artiste et sa vie. Avec, en ligne de mire, cette sempiternelle question : faut-il séparer l’œuvre de l’artiste ?

Alexandre

ta mort à moi goudrealut philippe rey couvertureTa mort à moi

David Goudreault

Edition Philippe Rey

360 pages – 2020

Première édition québécoise : éditions Stanké – 2019

ta mort à moi david goudreault stankePS : Je ne résiste pas à la tentation de vous montrer la couverture originale, parue pour l’édition québécoise chez Stanké, d’autant plus que David Goudreault lui-même, dans la liste des remerciements à la fin du livre, évoque le graphiste à l’origine de cette couverture, Axel Pérez de Leon, le remerciant d’avoir rendu dans son illustration toutes les influences du roman – indienne, mexicaine, québécoise.

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Alexandre
Chroniqueur

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