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Entretien avec Mireille Gagné – A propos du Lièvre d’Amérique

le lievre d'amerique mireille gagné peuplade couvertureLe lièvre d’Amérique est un roman fabuleux qui questionne notre rapport au monde et à la nature et qui s’interroge sur ce qu’est devenu le rythme de nos vies. En racontant l’histoire de Diane à trois moments de sa vie, Mireille Gagné évoque l’humain sous trois formes différentes, de l’animal au robot. Après la chronique du livre (à retrouver ici), voici l’entretien avec son auteur.

Comment est née l’idée du roman ? De l’observation de ce monde qui court à sa perte ou de l’image du lièvre ?

J’ai d’abord eu l’idée d’écrire sur le workaholisme à la suite d’un épisode de zona que j’ai vécu l’an passé, cette maladie étant liée au stress et au surmenage. Au fil de mes recherches à ce sujet, je suis tombée par hasard sur la liste des animaux qui dorment le moins sur terre. Et c’est là que j’ai eu l’idée de créer Diane, mon personnage principal. Je lui ai fait subir une modification génétique en lui intégrant un gène de lièvre pour ainsi lui permettre de moins dormir et travailler plus. Mais l’opération ne se déroule pas comme prévu. Le corps de Diane emprunte un autre chemin pour la libérer d’elle-même.

Le roman est construit autour du personnage de Diane que l’on suit à trois moments différents de sa vie, mais aussi à trois états : l’humain (quand elle a 15 ans), le robot (dans la grande ville, au travail, avant l’opération) et l’animal (après l’opération). Le retour à la nature, ou plutôt à l’état de nature, est-il le thème principal du livre ?

Dans le monde en pleine effervescence dans lequel on vit et qui nous pousse trop souvent au surmenage, il est en effet des plus importants d’opérer un certain ralentissement de l’intérieur. Dans le cas de Diane, c’est le retour à la nature qui lui permet de ralentir son rythme et de se reconnecter avec elle-même. Quand on vit sur une île, on doit être en symbiose avec celle-ci. Juste pour traverser sur l’autre rive, il faut attendre que la marée soit haute. La pression du monde extérieur a ainsi moins d’emprise.

“La société moderne de performance dans laquelle on vit nous éloigne de notre véritable nature”

Diane perd le « je » qu’elle utilise dans les chapitres où, jeune fille, elle habite sur son île, et devient une créature dépossédée de son humanité. Le « je » est-il ce qui rend humain ?

La perte du « je » dans le roman est un moment charnière. C’est en effet à partir de cet instant que Diane se dissocie d’elle-même et qu’elle active ses mécanismes de défense qui la poussent à se noyer dans le travail. Ainsi, l’opération qu’elle subit, au lieu de la rendre plus performante, la rapproche de sa véritable nature animale, de son instinct, et l’entraîne dans un voyage qui la ramène à l’endroit où elle est née. Est-ce que Diane se retrouve entièrement? Je laisse le lecteur avoir sa propre interprétation.

Si le lièvre du roman apparaît car les Hommes se sont égarés, qu’est-ce qui, selon vous, nous a fait dévier et nous a perdus ?

Je crois que la société moderne de performance dans laquelle on vit nous éloigne de notre véritable nature. Une fois aspiré par ce trou noir occidental, on exécute tâches après tâches sans vraiment questionner nos véritables aspirations. Il faut alors opérer un ralentissement de l’intérieur pour se reconnecter à notre véritable nature. Ainsi, il devient plus facile de repérer le chemin qui nous est destiné.

Les légendes sont-elles une source d’inspiration pour vous ?

J’ai énormément lu de contes et de légendes dans ma jeunesse. Je crois en effet qu’ils ont alimenté mon imaginaire. Ils regorgent de symboles puissants et nous permettent de toucher à l’imaginaire collectif pour transmettre une morale tout en contribuant à une prise de conscience chez le lecteur.

“Il faut avoir le courage de plonger à l’intérieur et de nous habiter.”

Quelle est la place de la nature et des éléments dans votre œuvre ? Et, plus généralement, quelle est leur place dans l’imaginaire québécois ?

Je ne vais parler qu’en mon nom, mais les éléments de la nature occupent une place très importante dans mon travail. Le vent, la mer et les animaux sont souvent des personnages incarnés qui possèdent une personnalité propre dans leur environnement. Leurs états d’âme sont souvent représentatifs du sentiment intérieur qui habite les protagonistes.

Par ailleurs, on ne se le cachera pas, le réchauffement climatique est une préoccupation mondiale et plusieurs espèces ont disparu ou sont en voie de disparition partout sur la planète. Je voulais aborder ce thème dans le roman. L’humain est avant tout un animal. Jusqu’à quand pourra-t-il continuer ainsi à mener seul sa course effrénée vers le précipice de l’extinction s’il ne change pas de manière draconienne sa direction?

Dans votre roman, l’île et ses tempêtes sont comme un personnage, avec son propre langage (expliqué dans le lexique en fin d’ouvrage). Au contraire, la ville est à peine décrite, sinon en lieu gris, impersonnel, clos et sec. Les deux univers ne peuvent-ils pas cohabiter ?

Bien sûr qu’ils cohabitent. Il n’y a rien de mal à vivre en ville. J’habite moi-même en périphérie de la ville. Toutefois, le problème de Diane, c’est qu’elle ne s’habite plus. Et je crois qu’il est plus facile d’être dépossédé de soi dans une ville qu’à la campagne. Dans la nature, il n’y a rien pour s’étourdir, pour se distraire. On ne peut pas échapper à nous-mêmes. Il faut avoir le courage de plonger à l’intérieur et de nous habiter.

Votre roman est construit sur une succession de chapitre court. Pourquoi ?

J’ai utilisé un rythme saccadé et même sans ponctuation à certains moments dans le roman pour les parties effervescentes de la vie de Diane. Vous remarquerez que j’ai utilisé un rythme beaucoup plus lent et traditionnel pour les passages sur l’Isle-aux-Grues. Je voulais que le lecteur ressente le tourbillon de la ville en comparaison au calme des marées. Ce procédé permet au lecteur d’être avalé dans l’histoire de Diane et de la suivre jusque sur son île où se termine sa transformation. Est-ce que le lecteur sera lui aussi libéré du dictat du monde du travail en se laissant envelopper par la nature? Je souhaite du moins qu’il retrouve son chemin, tout comme moi je l’ai fait à la suite de l’écriture de ce roman.

La littérature québécoise s’exporte très peu en France, malgré une langue commune. Avez-vous une explication à cela ?

Elle traverse l’Atlantique de plus en plus. Mais vous savez, des centaines d’années séparent maintenant nos cultures qui ont évolué sur des chemins parallèles, malgré la langue commune. Je crois que, en nous lisant mutuellement, nous découvrons une façon de nous rapprocher. C’est une richesse dont nous pouvons être fiers.

Alexandre

Le lièvre d’Amérique

Mireille Gagné

La Peuplade

144 pages

Crédit portrait : Laurence Grandbois-Bernard.

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Chroniqueur

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