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Tendance Négative

Interview éditeur : Tendance Negative

Tendance Négative c’est des livres comme il est bien trop rare d’en voir. Ceux qui t’attrape le regard parce qu’ils sont troué, imprimé à l’envers, vendu avec un miroir, à plier soi même pour reconstituer le texte etc… (Au choix barrer les réponses fausses). Des livres atypiques pour des textes atypiques.
C’est donc avec une joie non dissimulés qu’un dernier livre vous offre l’interview des éditeur·ices de Tendance Négative.

1 – Pourriez-vous présenter Tendance Négative ?

Tendance Négative : Tendance Négative, c’est une maison associative fondée en 2012, avec l’envie de faire de beaux livres, pour le plaisir. Le concept de notre maison d’édition vient de la fusion entre notre amour des livres et le désir de les voir autrement que comme de simples supports de textes, de donner envie de s’intéresser à un texte en s’appuyant sur le graphisme et/ou le procédé d’impression. Humainement, nous sommes trois, une réunion positive d’amoureux de littérature, d’images, de graphisme et d’histoires (grandes et petites) : Malika Baaziz pour la traduction/relecture, Corentin Sparagano pour l’administratif, et Clément Buée pour la partie graphique. Mais en réalité, chacun apporte ses idées et les frontières entre les attributions sont plus que poreuses.

H.G Wells, un étrange phénomène
F.S Fitzgerald, L’étrange histoire de Benjamin Button
Sheridan Le Fanu, Carmilla

Les trois titres des éditions
Tendance Négative

2 – Vous avez pour l’instant un catalogue de trois titres. Du pur fantastique old school, des rééditions de classique du fantastique aussi. Pourquoi avoir choisi cette ligne ?

Corentin : A priori le fantastique n’était pas une ligne claire dès le départ. C’est par la force des choses que ce choix s’est imposé. La SF comme le fantastique ont en commun de laisser une marge de manœuvre considérable aux concepts graphiques. Les univers sont variés et les thématiques abordées nous ont permis une grande variété de jeux sur les matières et sur la mise en page. Sans que cela soit forcément la seule ligne envisagée par notre maison d’édition, c’est pour l’instant très confortable de s’y plonger.

 Malika : Le domaine de la littérature fantastique et de science-fiction ouvre le champ des possibles en termes d’imaginaire et également en matière d’expression graphique. Aller chercher dans des textes tombés parfois aux oubliettes et en tout cas dans le domaine public, nous permet aussi de faire découvrir, redécouvrir ou apprécier différemment la prose des grands auteurs, de Sheridan Le Fanu, très connu Outre-Atlantique et beaucoup moins dans nos contrées ; F. Scott Fitzgerald, qui n’est pas vraiment un auteur de SF mais qui s’est frotté avec Benjamin Button à des notions de fantastique et HG Wells, un des pères du genre, très prolifique auteur de nouvelles qui ne demandaient qu’à être remises en lumière…

Clément : Effectivement, depuis 2012, nous n’avons que 3 titres au catalogue, nous avons mis du temps à maturer le projet et en définir les contours. Notre premier ouvrage, une retraduction de Carmilla de Sheridan Le Fanu est sortie en 2015. S’en est suivi une nouvelle traduction de L’Étrange histoire de Benjamin Button de Fitzgerald, en 2017 et, plus proche de nous, en octobre dernier, avec toujours une nouvelle traduction, Un étrange phénomène d’H. G. Wells.  Le choix du fantastique et de la SF s’est imposé à nous assez simplement. Nous travaillons essentiellement avec des textes du domaine public, ce qui nous permet de disposer de davantage de budget pour l’impression. Par ailleurs, cette ligne éditoriale nous convient parfaitement puisque elle nous permet de nous immerger dans des univers riches et variés, qui ont un potentiel visuel fort.

3 – Ce qui détonne et séduit particulièrement dans votre maison d’édition, c’est le côté graphique. Le livre n’est plus un objet lisse et uniforme qui nous fait voyager par la puissance du texte, mais devient lui-même parti intégrante de l’histoire. Pourquoi et comment êtes-vous arrivés à cela ?

Clément : C’est le parti pris de la maison d’édition depuis le début. Nous aimons les jolis ouvrages, mais un catalogue d’exposition peut paraître moins « digeste » qu’une nouvelle de Wells. L’idée était donc de lier les deux : trouver des textes qui nous plaisent et qui ont un univers déclinable visuellement. Le graphisme et l’impression viennent servir le texte, de façon à lui donner encore plus de force. C’est exactement cela, le livre devient partie intégrante de l’histoire !

Corentin : C’était également avant tout un fantasme d’enfant, le livre qui raconte l’histoire et qui prend vie en suivant le récit. C’est certainement ce vieux rêve qui nous a poussés vers ce type de production, une sorte de « théâtre littéraire » ou le livre devient en quelque sorte la scène de l’histoire qu’il raconte. Le lecteur, tout aussi bien acteur et spectateur de l’histoire apporte sa petite contribution au déroulement du récit. J’aime cette image du livre médiateur non figé. Il y a aussi un dégoût certain pour la littérature universitaire et scolaire de mes études. Ces supports sordides, sans vie, laids et lugubres qui servent d’entonnoir pour gaver l’écolier/étudiant d’informations. C’est un peu une revanche…

 Malika : Dans un monde littéraire ou le fond l’emporte le plus souvent sur la forme et ou l’accès au texte, rapide et sans contrainte, prime sur sa matérialité, nous tentons de proposer une alternative donnant un sens nouveau au plaisir de tourner les pages. Nos ouvrages essayent de sublimer l’écrit et de rendre la lecture beaucoup plus ludique et interactive. Notre projet est ainsi de rendre accessibles ces nouvelles éditions aux concepts graphiques innovants autant qu’esthétiques, à une très grande variété de lecteurs et de proposer une expérience de lecture très différente et qui se détache de la simple réimpression du texte original. Jouant sur la matière, nous voudrions retranscrire toute l’atmosphère surnaturelle des récits aussi bien dans l’apparence du support que dans le processus de lecture.

L’intérieur de Carmilla, de Sheridan le Fanu, le premier livre des éditions Tendance Négative.

Les crocs du vampire percent le livre et teintent la page de gouttes de sang lorsqu’il fait ses apparitions.

4 – Vous souhaitez, avec ce travail graphique, changer la manière de lire. Quels seraient pour vous les livres parfaits, la mise en page/création littéraire et graphique la plus folle que vous puissiez faire pour parvenir à changer les habitudes de lectures.

Malika : Plusieurs éditeurs ont des idées graphiques incroyables et follement inventives… Je dirai que toute tentative de jeu graphique, d’attention au papier et à ses possibilités, de déconstruction et reconstruction du texte est une nouvelle voie possible dans la lecture et la compréhension du texte et de l’auteur. Pour moi, le livre parfait n’existe pas, il est encore à inventer de milliers de façons différentes, et la créativité et même les imperfections des ouvrages existants nous permettent de rêver à d’autres possibilités, c’est ce qui est beau dans cette aventure !

Clément : Je ne sais pas si un livre parfait existe, il y aura toujours des personnes pour y trouver à redire, mais pour moi, le livre parfait est celui où texte et visuel s’imbriquent et se répondent, afin de former une entité riche. L’idéal serait un ouvrage où, en apparence, tout paraît simple et évident, et, en creusant, on s’aperçoit qu’une foule de détails est également présente. Notre prochain projet, une réédition du Horla de Maupassant, essaye de tendre vers cet idéal. La mise en page suit véritablement l’évolution mentale du personnage principal et un papier transparent vient soutenir cette volonté. Le projet étant extrêmement onéreux, nous avons sollicité pour la première fois depuis notre création, un soutien financier auprès du CNL. C’est donc un projet en suspens, une sorte de « Graal » que nous essayons d’atteindre depuis les débuts.

Récemment, je suis tombé sur une nouvelle édition de Fahrenheit 451 réalisée par les nantais de Super Terrain. L’édition est presque parfaite, il faut un briquet pour dévoiler le texte, imprimé avec une encre qui réagit à la chaleur. Seul point négatif, le livre coûte plus de 300 € ! Presque parfait donc…

Corentin : Le livre parfait serait quasiment de la magie… ou tout du moins une prouesse technique hollywoodienne ! Cela serait une interaction complète qui matérialiserait complètement l’histoire sur le support. Ce serait Le vieil homme et la mer plongé dans l’eau ou frotté au sel pour révéler l’écriture, le feu d’un briquet qui révèle le Faust… Il faudrait sortir complètement l’histoire du livre pour en faire une réalité matérielle. Vivre l’histoire à travers le livre.

L’intérieur de L’étrange histoire de Benjamin Button, de F.S Fitzgerald.
Imprimé à l’envers, il faut un miroir fourni avec le livre pour lire le texte.
Le papier, jaune au début du livre, blanchi au fur et à mesure du rajeunissement de Benjamin.

5 – Au-delà même du coté iconoclaste des codes éditoriaux, vous sortez des livres terriblement beaux, pour un prix défiant quand même touteconcurrence, et cela au rythme approximatif d’un par an. Est-ce une volonté anti-productiviste affichée ?

Corentin : Je ne suis pas certain que le mot « anti-productiviste » soit forcement pertinent. Le fait de ne pas être « professionnel », le statut non lucratif et associatif correspond à notre façon de voir le marché du livre. Nous aimons surtout partager et rendre le livre accessible en revenant finalement à la véritable définition de l’imprimé : montrer, transmettre, diffuser le plus loin possible des histoires qui ne doivent pas rester dans le sérail ou dans le cloître ! Le prix bas, c’est le passeport pour passer les frontières des lecteurs. L’envie n’est pas tant d’embêter la grande édition que de proposer une alternative à taille et à moyens humains.

Malika : Nous sommes une association à but non lucratif, ce qui veut dire que nous dédions le temps que nous ne passons pas à « travailler pour survivre » à des projets qui nous donnent envie de continuer, nous passons donc du temps à les chercher, à les trouver, à y réfléchir et à les réaliser au mieux possible. Les ventes des précédents nous permettent d’imprimer les suivants, c’est un équilibre fragile mais qui commence à trouver son rythme. En effet, notre but n’est pas de produire pour produire en masse et sans direction… une longue gestation est parfois nécessaire à l’aboutissement d’un beau projet, même si nous aimerions parfois pouvoir accroître un peu notre rythme de croisière.

Clément : Outre l’envie de réaliser de beaux objets, l’autre but de l’association est de démocratiser des textes et de les partager avec le plus grand nombre de lecteurs. C’est pour cela que nous nous efforçons de fixer un prix qui nous paraît juste pour chaque ouvrage. Nous sommes tous bénévoles dans l’association et travaillons pour le plaisir. Il va donc de soi que s’agissant d’une activité annexe, nous ne pouvons être aussi productifs qu’une maison d’édition lambda. De plus, nos ouvrages sont autofinancés, les tirages sont par conséquent modestes. Nous attendons d’avoir le budget requis pour pouvoir mettre en route un nouveau projet.

6 – Pour l’instant, les trois titres publiés sont des romans anglo-saxons. Souhaitez-vous vous tourner vers une littérature d’autres horizons ?

Clément : Pour être honnête, nous nous focalisons sur le contenu des textes. Qu’ils soient anglo-saxons ou non, peu importe. Enfin si, un peu tout de même puisque nos capacités de traduction se bornent à l’anglais, au français et en tirant un peu au wallon et au québécois (rires). Mais si des passionné-e-s, bilingues en espagnol, mandarin ou autre veulent nous rejoindre, ils/elles seront les bienvenu-e-s !

Corentin : L’origine géographique de nos premiers ouvrages est plus un hasard au fil des découvertes qu’une véritable politique. Après, il est plus aisé d’initier le public français à une redécouverte sur des textes peu diffusés ou plus obscurs qu’en s’attaquant aux monstres de la Pléiade ! Mais rien n’est figé dans le marbre. L’Asie, le monde arabe et la France, bien entendu, regorgent de textes anciens et passionnants.

Malika : Nous nous sommes tournés vers des nouvelles en langue anglaise car beaucoup d’auteurs de science-fiction sont anglais ou américains et cela nous permettait de proposer une nouvelle traduction, un peu plus fraîche, délestée du poids des années. Nous ne voulons rien fermer, bien au contraire, nous serions ravis d’accueillir des traductions et des traducteurs/trices d’autres langues, en plus des textes français que nous envisagerions de publier.

L’intérieur de “Un étrange phénomène”, de H.G. Wells.

Le texte ne se suit pas, et nécessite un pliage d’origami pour apparaître, symbolisant les visions du personnage principal.

7 – Des lectures qui vous ont marqué dans la création et la pensée de Tendance Négative ?

Malika : Il serait difficile de faire une liste exhaustive, mais pour en citer quelques-uns, beaucoup de livres d’artistes, les Éditions Zones sensibles pour leur inventivité, les Éditions Toussaint Louverture pour la découverte de textes un peu « enfouis », les couvertures des Éditions Zulma, celles des éditions anglaises Penguin et j’en oublie tellement !

 Clément : Soyons honnêtes, c’est la découverte de Visual Editions au Royaume-Uni qui m’a donné envie de monter cette association. Leur édition de Tree of Codes de Safran Foer était tout simplement « dingue ». Le reste de leur travail est également de grande qualité même si j’ai l’impression qu’ils se sont perdus dans les méandres du numériques plus récemment…

Corentin : Le pire du pire, une édition a 2 € des Filles du feu de Gérard De Nerval dans une impression peu soignée et sur du papier à emballer les poissons ! Ignoble ! Un texte qui aurait mérité au moins une petite fantaisie graphique !!!

8 – Pour finir, un coup de projecteur sur un projet à venir ?

Tendance Négative : Comme nous en parlions plus haut, notre réédition du Horla, bien sûr, mais nous travaillons également sur un plan B, si la demande de subventions n’aboutissait pas. Pour une fois, nous réfléchissons à l’envers, nous avons des idées de mises en page ou de procédés d’impression comme de la découpe ou des calques de couleurs. Nous essayons de trouver un texte que ces procédés pourront mettre en valeur.

Credit photo des éditeur·ices : Camille Cier

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Chroniqueur

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