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Jonathan Miles – Tu ne désireras pas

Au fil des décennies, l’humanité s’est construite sur les déchets des sociétés précédentes. Si aujourd’hui on s’émerveille de débris de poteries antiques ou d’outils préhistoriques, qu’en sera-t-il des générations futures face aux îles de plastiques qui éclosent au cœur des océans ? Quand aux décharges et à leurs allures de montagnes buboniques, que vont-elles véhiculer de nous ?

Le trafic aérien, peut-être, ou les vibrations de la Franklin D. Roosevelt vers l’est, ou bien cent mille aspirateurs qui fonctionneraient en même temps. On appelait ça le bruit blanc, mais Talmage avait toujours trouvé ce terme inadéquat : la neige qui tombe, oui, ça c’était du bruit blanc. Ce bruit-là, il avait la couleur d’un essieu de camion.

Dans Tu ne désireras pas, Jonathan Miles dresse les portraits d’êtres humains contemporains au travers de leurs rapports au superflu, de ce qui les encombre et les empêche d’aller de l’avant.
Qu’il s’agisse d’objets pétris de souvenirs douloureux ou de moments précieux perdus, d’enveloppes charnelles rejetées ou encore de relations que l’on pense indéfectibles, pour au final s’avèrent estampillées d’une date de péremption (au même titre qu’une barquette de viande aux hormones) il s’avère que tout (et tous) peut être apparenté à un déchet.

L’auteur développe une galerie de personnages hétéroclites, appuyant l’idée qu’aucun individu, de quelque milieu qu’il soit, n’échappe à cette fatalité du point final, de la benne à ordure physique ou sentimentale. On y suit donc les destins de trois familles évoluant en parallèle dans l’Amérique contemporaine, chacune avec son lot de casseroles et de rêves.
Il y a Elwin, un linguiste spécialiste des langues mortes ayant pour mission de trouver un dialecte immortel et dont le père est atteint d’Alzheimer. On trouve également Talmage et Micah, un jeune couple qui personnifie un esprit de décroissance utopique, en optant pour un mode de vie alternatif et subsistant grâce aux poubelles. Et enfin Sara, veuve du 11 septembre qui se questionne sur son avenir, avec en face son ado anxieuse et son second mari un brin magouilleur (qui fouille-lui aussi dans un certain type de rebut : celui recouvrement des dettes passées aux oubliettes).

Elwin se demandait : se pourrait-il que ces conversations antagonistes fussent comme les deux rivages opposés d’un même continent inhospitalier et inconnu des cartes ? Se pourrait-il que les souvenirs soient comme des œuvres d’art, les plus grandes exposées sur d’austères murs de musée, éclairées par des spots halogènes, bichonnées dépoussiérées quotidiennement, alors que les ringardes étaient vouées aux greniers, aux brocantes, à ces espaces auxquelles personne ne faisait attention, au-dessus des têtes de lits, dans des motels en bord de bretelles d’autoroute ? 

Des militants politiques faisant des doigts d’honneur à la caméra, des guérisseurs pratiquant l’imposition des mains et des bombes qui éparpillaient des morceaux de corps sur des marchés du Moyen-Orient et des marchés d’une tout autre nature qui partaient à la hausse ou à la baisse et des joueurs qui frappaient des balles de baseball et la banquise de l’Arctique qui fondait, se détachait violemment dans l’océan, et tout ça, tout ça, tout ça. C’était incroyablement choquant, incroyablement surprenant, se disait-elle, qu’au milieu de cette pléthore numérique il puisse quand même y avoir du rien.

Dans ces bouts d’existences où surnagent les différentes strates sociétales, tout est lourd de sens. La défaillance mentale, ou quand la mémoire elle-même trie toute une existence. Les bennes à ordures, ces miroirs implacables de notre frénésie rongeante, qui nous incite à jeter des denrées alimentaires quand le monde crève de faim. Le défunt mari, dont les restes ont fini à Freshkills, l’ancienne déchetterie à ciel ouvert qui a accueilli décombres humains et urbains suite à l’attentat du World Trade Center.
En effet, l’auteur s’amuse à disséquer finement et non sans un humour acide les différentes facettes de notre modèle consumériste, régit par un amoncellement de l’inutile, dans l’espoir  de se donner de la profondeur. Où tout est à la portée de presque tout le monde, et où malgré tout chacun reste néanmoins insatisfait.

Par le prisme d’une naissance souhaitée ou fortuite, l’obsolescence des mots et des corps, une lutte contre l’oubli par l’amoncellement ou encore un amour jetable, Jonathan Miles parvient ainsi à capter avec finesse et justesse l’essence même de nos quotidiens. Croissance et décroissance, boss de la finance vs ermites des grandes villes, obésité contre esprit qui s’affame, voilà autant de fils imperceptiblement liés entre eux, qui tissent une fresque actuelle.

Voici un roman virtuose qui explore notre rapport au nécessaire, une fable écologique moderne autour de notre phobie de la perte du « je » dans les méandres du temps impitoyable. Tu ne désireras pas cristallise le désir humain par excellence : celui d’apposer sa marque éternelle.

Lorsque Micah, alors encore petite fille, l’avait interrogé sur les avions qu’elle voyait passer très haut au-dessus des montagnes, John Rye avait répondu : « C’est des gens qui essaient d’échapper au Monde.
– Et alors, qu’est-ce qui leur arrive ? s’était-elle étonnée.
– Rien, avait-il répliqué. Ils finissent par manquer de carburant et ils sont obligés de redescendre. ”

Jonathan Miles Tu ne désireras pas

Éditions Monsieur Toussaint Louverture 
Traduit de l’anglais (États-unis par Jean-Charles Khalifa)
464 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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