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Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué, Le Nouvel Attila

Kevin Lambert — Tu aimeras ce que tu as tué

Il y a deux ans, on avait déjà pu lire Kevin Lambert, dont le Nouvel Attila éditait Querelle ; ce mois-ci sort son premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué (publié en 2017 au Québec par Héliotrope, et en pop culture c’est ce qu’on attend d’un retour : un gros poing qui t’arrive plein champ, interjectionnel (qui projette des fluides).

Alors quels sont ces fluides ?

Tenté de répondre que la ville de Chicoutimi a du sang sur les mains. Sous le béton les pleurs. Dans les squares les griffures, au sous-sol les misères, sous la neige le carnage. Chicoutimi, jolie petite ville bien rangée, bien plantée, d’asphalte replète. Rien de plus hypocrite qu’un lotissement. Rien que ça, ça suffit à fournir du carburant pour dix ans de haine à n’importe quel gosse, faut juste qu’il survive assez longtemps pour atteindre l’âge des premières décharges. Qui sont précoces par là-bas, dans cette Chicoutimi aux mains rouges.

Pourtant, d’autres corps, d’autres fluides. Déjà que Chicoutimi c’est rien qu’une ville. Pas de corps. C’est pas humain, Chicoutimi, alors on n’a qu’à lui laisser le sang et prétendre qu’elle a des mains, Chicoutimi on te laisse le rouge de bon coeur, on a d’autres chats à fouetter, on a d’autres gosses à briser, ton existence et ton identité urbaine on les conservera comme un fantasme et notre vrai héros lui il se drapera dedans, il t’utilisera comme un drap ouais, parce que Faldistoire (c’est son nom Faldistoire, à notre héros) a besoin de draps, de torchons, de mouchoirs, de serviettes, pour essuyer tous ses fluides. Ses fluides c’est pas du sang, le sang pour lui a depuis longtemps disparu dans le blanc de la neige, un matin, un lundi. Bref : il faut faire table rase des vieux fluides.

Côté pleurs, y a des gorges serrées oui. Pas sûr que ça chiale toujours mais parfois une page te retourne. Autant qu’à la sortie de la grange avec Ocean Vuong, autant que sur les pentes d’un volcan avec Anne Carson. Alors pp. 96-97 :

“Almanach sait, grâce aux marques d’amour que je lui fais sur la mâchoire ou sur l’oeil dès que j’en ai l’occasion, me retrouver dans les plus sombres après-midi pluvieux d’une période libre ennuyeuse, perdu quelque part dans le couloir orange. Il entre dans la classe où je suis, couché sur le matelas, à relier en constellations les porosités du plafond. Je me rappelle les ténèbres de ses yeux noirs dans la pénombre bleutée, je me rappelle le rythme de la pluie qui tambourine sur l’asphalte en rinçant les dessins à la craie, les jeux de marelle, les déclarations d’amour anonymes. Almanach me rejoint dans le local du couloir orange sans dire pourquoi ni comment il m’a retrouvé, s’allonge sur le matelas. Nous avons sept et huit ans et quelque chose comme de la tendresse, un couteau planté dans le ventre, une main moite dans l’autre, des bouts de mèches qui se mélangent. Faldistoire, on a les mêmes Pokémon préférés, on connaît les paroles de la chanson par cœur, on attend tous les deux qu’Harry Potter 3 sorte en français, je les ai lus, moi aussi. J’ai mis mes boxers de Batman et je sais qu’il porte les mêmes.”

Mais c’est au crédit de ma gorge serrée de lecteur. Faldistoire aussi chiale de temps en temps. Peu importe. Pour faire taire Chicoutimi-sang-sur-les-mains, c’est pas des larmes-aux-yeux qu’il faut.

Guerre des fluides !

La guerre des fluides, le retour de Kevin Lambert.

Faldistoire il va t’en éponger. Il se découpe des draps dans le long cadavre blanchâtre et narrativisé de sa vieille ville de Chicoutimi, il te la découpe par égards pour ses boxers Batman, maintenant c’est dans cette pourriture sociale de Chicoutimi qu’il va raconter, raconter, raconter, éponger, éponger, éponger tout le jus qui en finit pas de gicler de sa queue, parce que c’est lui qui aura le dernier mot, c’est sa version des faits, et sa version des fluides.

Y a comme un lever de rage dans le ciel francophone.

Le chapitre d’ouverture, qui rappelle fugacement L’opoponax, grince déjà de partout ; chacun casque de la cruauté des autres et très vite entre en scène la pensée straight, au fil des longs souffles pleins de virgules de Faldistoire : “t’as du rose sur les bras et ça c’est gai”. De sorte que la cruauté, la haine, les coups, se faufilent dans les brèches de ce régime-là (adulte, straight, espaces verts, casse-gosses). T’es pris dans le totalitarisme de Chicoutimi, pris dans le béton et te voilà qui parle, qui vit, qui dit non (toi : Faldistoire).

Un jour, tout ça va lâcher dans une grasse interjection, et y aura plus que les décombres de Chicoutimi arrosés des anciennes rivières de la résistance, délivrées. Autant dire que ça baignera dans les cris le sang et le foutre. Aucune concession. Faldistoire taille sa route, taille sa sexualité. Il dit tout. Il prend des mots qui cognent. Kevin Lambert nait une génération après les premiers poèmes de Josée Yvon.

Faldistoire se décharge d’un chapitre après l’autre, le bassin jeté en avant. Il raconte comme s’il s’arrachait l’enfance pétale après pétale, lui la fleur de violence que Chicoutimi a laissé pousser. Lui la brèche. Il y a des éléments d’héroïc fantasy dans le personnage de Faldistoire. Dans la manière dont il se présente et dont il construit son identité face à la toutepuissante, mythifiée, démonisée Chicoutimi. Il est l’Élu. Il se sent le pouvoir d’abattre l’Ennemi. Qu’est-ce qu’il a de différent ?

C’est vraiment une question ? Ce qu’a Faldistoire d’Unique au milieu de la jolie normativité des espaces verts de Chicoutimi ?

S’il existe une prophétie annonçant la chute de Chicoutimi, probablement évoque-t-elle un gamin-glaive, du mana plein les boxers, et un grand assaut final bareback.

 

Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué, page 135

 

“J’aurais aimé ne jamais exister, ne pas connaitre Chicoutimi et ses désastres. (…) J’en veux à Viviane de m’avoir enfoncé l’enfance dans la gorge.”

Ce qui signifie que le sexe n’est pas forcément là où on le croit.

Les gorges profondes deviennent des référentiels, prenant le pas sur, ici, l’enfance. Elles préemptent le monde. Car une métaphore induit un rapport de forces. Vient la nécessité de parler de l’enfance ; la narration fait appel à ses uotils, son univers référentiel, préexistant, et attribue à cette ponctuelle expression de l’enfance le référentiel suivant : gorge profonde (par une femme à un enfant).

C’est dans sa sexualité que Faldistoire finit par apercevoir une chance de se réapproprier la violence subie, lui qui s’en tient d’abord à des broutilles, à maudire son amant absent, lui tirer au tarot un avenir noir : “pas de place pour les petits drames, les peines de rien” (p. 153, flamboyante). C’est là-dedans que tout se porte à ébullition, et qu’il se monte en héros épique, et qu’il prend Chicoutimi bien à partie, et qu’il dit d’une voix claire et forte, encore voilée de l’horreur de l’accident, qu’il va lui faire payer ses crimes.

 

Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué, Le Nouvel AttilaKevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué

Le Nouvel Attila

192 pages

Olivier

 

 

Crédit illustration : détail de l’intérieur de la jaquette, dessin original de Kevin Lambert.

À propos Olivier

Chroniqueur. Passe sa vie ici et là, à pratiquer les routes, les livres, et l'écriture.

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