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La cathédrale des noirs Marcial Gala couverture

Marcial Gala – La cathédrale des noirs

Dans la ville portuaire de Cienfuegos, le quartier de Punta Gotica, abandonné à lui-même, s’enfonce doucement dans la torpeur et l’oubli. Jusqu’au jour où une nouvelle famille emménage, oiseaux de mauvais augure apportant promesse de grandeur et malédiction décadente. Les habitant·es du coin vont alors être happé·es dans leur sillage marqué par une folie empoisonnée.
Leurs récits vont se croiser et s’entremêler, grouillant dans l’ombre d’une construction ubuesque : La cathédrale des noirs. 

Marcial Gala articule ce roman choral autour des contraires et des oppositions, sans tomber dans la binarité tranchée du bien ou du mal : il y a de la noirceur et de l’éclat en chacun·e, du génie et de la violence. On y côtoie la poussière, celle de la précarité douloureuse qui pousse les êtres à commettre l’irréparable, celle des chantiers promettant d’ériger des jours glorieux ou celle soulevée par une fuite éperdue. 

« “Faites ça”, leur a dit le parrain dans toute sa terrible et foutue innocence, pensant qu’il s’adressait à des adultes, il faut dire qu’ils dépassaient facilement le mètre quatre-vingt, mais ils n’étaient que des enfants, des enfants mauvais comme nous tous, tes enfants sans enfance, fils de la lutte et de la méchanceté. »

Si les voix des personnages apparaissent tout d’abord opaques, laissant échapper des bribes que l’on doit réunir et tisser ensemble pour distinguer les zones d’ombres, elles se clarifient au fil du récit et gagnent en intensité jusqu’au bouquet final.
On y croise des malfrats pourris jusqu’à la moelle, des femmes écrasées par la domination masculine ou encore des fantômes arrachés à la vie par des meurtres-boucherie volettent de près ou de loin autour de la famille Stuart. 

C’est le père qui est le créateur de ce projet fou, celui de construire une cathédrale tellement majestueuse et immense qu’elle deviendrait la nouvelle Jérusalem et placera Cienfuegos dans la lumière. Mais ses fondations semblent gangrénées et elle prend peu à peu les traits d’une tour de Babel moderne…
Ses deux garçons, Prince et King, sont touchés par un génie certain, mais également par une folie ravageuse qui précipitera leur chute. Et enfin il y a leur sœur Johannes, une artiste talentueuse au cœur de glace. À la manière d’anges déchus, ce trio beau à en crever d’enfants à la dérive va marquer au fer rouge les habitant·es de Punta Gotica, les menant sur des chemins empoisonnés aux issus biens floues. Toutes et tous se débattent pour se sortir de ce marécage, usant de la poésie, de l’amour ou bien du meurtre.

Dans La cathédrale des noirs, Marcial Gala brosse un portrait sombre et ardent de son pays. Tout en convergeant vers un point unique, les voix s’élèvent pour exprimer leurs regrets et leurs rêves d’ailleurs. Elles apportent malgré elles leur propre pierre à l’édifice monumental de ce temple utopique et monstrueux, sculpté par un besoin insondable de puissance.

Le style à la fois cru et aérien de l’auteur cisèle avec délicatesse la décadence morale et charnelle des folies humaines. Au pied de cette église tentaculaire, comme dans les ruelles de Punta Gotica ou entre les pages de ce livre, on ressent l’oppression des espoirs étouffés et des vies ravagées. Celle des personnes qui mordent la poussière pour s’élever. Et nous, lecteurs et lectrices, nous sommes entraîné·es par le tourbillon de mots de ce roman qui nous happe puis nous recrache, nous laissant à la dérive. 

« Un jour les pigeons prendront possession de la cathédrale inachevée, l’inonderont de leurs ailes, et quand ce jour arrivera, je serai à Cienfuegos pour le voir. Puis le temps passera, je mourais, et ceux qui ont vécu cette époque mourront avec moi, mais les photos resteront. Puis les photos mourront, et mourra quiconque était capable de déchiffrer ce qu’était un visage humain, puis la chaleur augmentera et Cuba tout entière demeurera sous les eaux, et avec elle la cathédrale. »

La cathédrale des noirs Marcial Gala

Belleville éditions
Traduit de l’espagnol par Maïra Muchnik
248 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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