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Mark Lynas – Climat : dernier avertissement

La guerre en Ukraine fait rage, le dernier rapport du GIEC passe inaperçu, l’accord de Paris espérait limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré et l’homme continue de mener son petit train de vie comme si de rien n’était. Pourtant, à ce rythme, vagues de chaleur, inondations, sécheresses et feux n’épargneront aucune région du monde. On le sait, et on l’expérimente dans le détail, degré après degré, avec cette rigoureuse compilation des toutes dernières données de la climatologie, qui ne sera malheureusement qu’un coup d’épée supplémentaire dans l’eau. Paix à nos âmes. 

Don’t Look Up d’Adam McKay, le film événement de Netflix sorti sur la plateforme en décembre 2021, enfonçait déjà le clou. En tournant en ridicule notre société axée sur la politique-spectacle et le divertissement à tout prix, cette satire faisait écho au discours des climatologues, lesquels, s’il évertuent à présenter leurs meilleurs arguments pour réveiller les consciences et éviter la destruction, font face à une terrifiante absence de réponse de la société à la dégradation du climat. 

Son réalisateur espérait sans doute que le film soit le relais des voix des activistes du climat et des scientifiques. Son impact n’aura pourtant duré que le temps d’un buzz et d’un engouement éphémères : une désillusion qui fait elle cruellement écho au constat posé en préambule par Mark Lynas dans son essai tout aussi érudit et rigoureux, que totalement déprimant au vu de la catastrophe annoncée. 

“Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je pensais que nous pourrions survivre au changement climatique. Aujourd’hui, je n’en suis plus si sûr. Comme vous vous apprêtez à le lire, nous vivons déjà dans un monde plus chaud d’un degré par rapport à celui de nos parents et de nos grands-parents. Le réchauffement de deux degrés Celsius qui se profile à l’horizon affectera les sociétés humaines et détruira de nombreux écosystèmes naturels, parmi lesquels les forêts tropicales et les récifs coralliens. À partir de trois degrés, la stabilité de la civilisation humaine sera selon moi sérieusement mise en péril, tandis qu’à quatre degrés, un effondrement mondial est probable, accompagné d’une extinction massive de la biosphère, la pire que la Terre ait connue en des dizaines, voire des centaines de millions d’années. À cinq degrés, nous verrons entrer en jeu d’importantes rétroactions positives qui renforceront encore le réchauffement et généreront des événements climatiques si extrêmes qu’elles rendront biologiquement inhabitable la majeure partie du globe. Les humains seront alors réduits à une existence précaire au sein de petits refuges. À six degrés, nous risquons un emballement du processus de réchauffement susceptible d’entraîner l’extinction complète de la biosphère et rendre notre planète à jamais inhabitable.” 

Climat : dernier avertissement est en effet une réédition ; le premier chapitre de l’époque, qui décrivait notre quotidien à + 1 degré comme une dystopie, est aujourd’hui une triste réalité. Mark Lynas avait vocation à rendre la science tellement claire que personne n’ait d’excuse pour l’ignorer : il déclare avoir “passé au peigne fin des numéros longtemps oubliés d’obscures revues de glaciologie”, s’être perdu “des journées entières dans les petits caractères utilisés pour les références des rapports du GIEC”. Il a fait tout ça pour que nous, lecteurs, n’ayons pas à le faire. Alors qu’au fond, nous n’en avons surtout rien à faire. 

Le livre est extrêment bien écrit, et pourtant très difficile à lire, au vu de la machine en marche qu’on voit désormais mal comment arrêter, à l’image de la comète de Don’t Look Up dont l’impact se fait imminent. On se force à lire cet essai admirable car il est dur de ne pas le considérer comme une fiction, de ne pas se dire que nous avons atteint le point de non-retour : il est dur de faire face à la vérité. Il est plus aisé de le poser, de l’oublier, d’y revenir parfois en imaginant que tout peut encore changer, tout en sachant, au fond, qu’il est déjà trop tard. Degré par degré, la catastrophe se déploie sous nos yeux, alors nous préférons les fermer. 

La cause de cet aveuglement est à trouver dans un ouvrage paru en France au même moment que la traduction de Lynas chez Au Diable Vauvert. Dans Human Psycho, Sébastien Bohler examine en effet de quelle manière l’humanité est dévenue l’espèce la plus dangereuse de la planète : 

“Il suffit d’ouvrir les yeux pour s’apercevoir que, dans toutes les situations qu’elle rencontre, notre espèce agit en fonction de son intérêt immédiat et à court terme. De ce qu’elle crée elle entend tirer le maximum et le plus rapidement possible. Si l’exploitation d’un gisement ou d’une forêt peut être réalisée dans des délais brefs et en apportant un bénéfice immédiat – fût-ce au prix de la destruction de tout un écosystème, d’un réchauffement fatal de l’atmosphère, d’une perte de biodiversité ou de l’emploi de pesticides qui auront des conséquences terribles dans plusieurs décennies -, on passe à l’acte ! Si une nouvelle technique de modification de l’ADN permet de produire plus de nourriture dans le même temps, et que l’on ignore en quoi ces nouveaux variants pourront perturber les écosystèmes ou la santé dans cinquante ans, on l’applique ! Et si l’ensemble de ces actes conduit à détruire la planète de A à Z, ce n’est pas un problème – du moment qu’on en retire un bénéfice immédiat.”

La structure du cerveau humain et sa propension au bénéfice immédiat ne vont pas muter comme par magie. Alors oui, cet ouvrage d’un incroyable niveau de documentation, avec ses 132 pages de notes en annexe, est tout aussi passionnant que plombant, et ça, l’être humain n’aime pas. Alors non, ne rêvons pas. L’issue ne se trouvera pas dans le regroupement des dirigeants de pays pour contrer la catastrophe, ni dans l’unification de l’humanité dans un but commun et partagé, à savoir la solidarité en ces temps difficiles. Paix à nos âmes, donc. 

Editions Au Diable Vauvert 

560 pages

Faustine

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