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Michael Cisco – Le Tyran

Michael Cisco est un auteur américain reconnu pour sa maîtrise de l’écriture de l’étrange. Pourtant prolifique, il est malheureusement peu traduit en français. Déjà publié au Diable Vauvert, nous l’avons découvert avec Argent animal, roman critique sur le monde de la finance. Dans ce récit Weird à dimension politique, quelques économistes « inspirés » inventaient l’argent vivant, capable de se reproduire.

Le Tyran, tous aussi bizarre, nébuleux et onirique est magistralement traduit par Mélanie Fazi. Les lecteurices se perdront doucement dans les méandres tant poétiques qu’épiques de ce roman. Il y sera question d’ectoplasmes, d’une expérience scientifique hors de contrôle et d’un cachalot-orchidée.

Ella est une très jeune étudiante en biologie dotée de capacités intellectuelles hors du commun. Son corps est un fardeau pour elle, conséquence de la polio qui l’a touchée quand elle avait cinq ans. Les contingences de la vie quotidiennes sont donc autant de luttes pour elle, mais elle excelle dans sa spécialité : les ectoplasmes. D’ailleurs, ses compétences extraordinaires pousseront la pétulante Dr Belhoria à la choisir comme assistante parmi des centaines d’autres.

L’éminente scientifique héberge Ella chez elle, dans un somptueux manoir en haut d’une colline. Il s’agira pour l’étudiante de collaborer là bas à une expérience secrète, d’une ampleur inédite. Pour tout dire une expérience des plus scandaleuses, menée sur un homme inerte bloqué dans un cube de gélatine. En proie à des crises d’épilepsie qui le plongent dans une profonde transe, il est décrit par Belhoria comme un « médium spirite ». Il semble en réalité qu’il puisse passer dans le monde des morts pour observer ce qui s’y passe, sans pour autant perdre conscience.

Très vite, Ella entre en contact avec l’esprit de cet homme via les outils incongrus mis à sa disposition. Ils sont bientôt liés l’un à l’autre. Finalement, Ella se trouve elle-même être un catalyseur, un outil de l’expérience. Sa proximité avec l’homme étudié ne cessera d’évoluer de manière surprenante, jusqu’à la faire basculer dans un autre monde.

Elle le voyait partout, à toutes les fenêtres, avec l’impression qu’on l’avait plongé en elle comme un piquet, les pieds d’abord entre ses yeux, entre ses côtes. Elle le voyait mentalement allongé à l’intérieur d’elle comme un niveau à bulle parallèle au sol, elle le voyait aussi d’une manière qu’elle reconnaissait comme plus conventionnelle, dans les arbres.

Ce qui prédomine dans Le Tyran, au delà de l’étrangeté diffuse, des outillages steampunk et des envolées oniriques, c’est le thème de la mort. Ella, tout d’abord, est terrorisée par sa propre fin. Elle se spécialise pourtant dans l’étude des ectoplasmes, productions latentes à l’endroit où quelqu’un vient de mourir. C’est d’ailleurs cette faculté qui lui permet de si bien communiquer avec celui qui deviendra le Tyran. Oscillant sans cesse entre les états de vie et de mort, l’homme étudié par Belhoria possède lui-même le pouvoir de résurrection. Dans l’autre monde il s’entoure d’une armée de morts ramenés à la vie avant de sillonner l’Enfer et le Paradis. Ella se trouve enfin plongée dans un univers dans lequel les vivants côtoient leur morts.

Michael Cisco entretient également une proximité floue entre le sommeil et la mort. La Dr Belhoria et lui nous assurent que c’est dans nos rêves que nous sommes le plus près d’appréhender la mort … De fait, l’écriture très riche en images, et le récit fait de visions qui se juxtaposent, font rapidement basculer le roman dans une ambiance totalement onirique.

Cette nuit-là, étendue dans son lit, Ella fixe avec impuissance le plafond et les murs obscurs dont l’immobilité abrite des rafales de peur et de mort. Elle s’attarde à la lisière d’un pénible sommeil, en équilibre instable sur un rebord abrupt, sur le point de tomber pour l’éternité. Quelque part près d’elle, jaillissant encore et encore, un point noir soudain, une sorte de puits, une chute éternelle dans les ténèbres, ainsi qu’un mur opaque et inébranlable.

Proche du poème en prose, par les impressions fortes qu’il laisse, le texte de Michael Cisco est aussi très mouvant et change souvent de rythme, renforçant encore l’impression d’étrangeté. Enfin, les références à la mythologie grecque qui jalonnent la lecture nous enfoncent encore davantage dans un univers bien plus symbolique que tout à fait réel.

Michael Cisco signe, avec Le Tyran, un roman captivant. Jouant sans cesse avec des images et des symboles, il nous maintient tout au long de la lecture dans une délicieuse confusion.

Michael Cisco, Le Tyran, Diable Vauvert

Paru le 8 septembre 2022 au Diable Vauvert

Titre original : The Tyrant (2003)

Traduit de l’anglais (Etats Unis) par Mélanie Fazi

448 pages

Amélie

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Bibliophage et souris de bibliothèque depuis 1989.

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