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Michael McDowell Blackwater La crue couverture

Michael McDowell – Blackwater I : La Crue

À l’aube des années 20, la petite ville de Perdido est inondée par une violente crue. Entourée par deux bras de deux rivières alimentant craintes et légendes, la Perdido et la Blackwater, cette bourgade de l’Alabama vit principalement des activités des quelques scieries s’y trouvant, dont la plus lucrative appartient au puissant clan des Caskey. Mais ces installations industrielles, tout comme les maisons ou les boutiques, sont à présent enfouies sous les flots boueux. Cependant, si le courant a tout défiguré et souillé sur son passage, une mystérieuse femme venue dont ne sait où a échappé au drame, blotti dans une chambre d’hôtel immaculée que l’inondation semble avoir boudée. Le sceptique Bray accompagné par Oscar Caskey, jeune héritier et gérant de l’entreprise familiale, découvrent la miraculée au hasard d’un repérage en canot. Immédiatement, la rescapée répondant du nom d’Elinor Dammert séduit tout autant qu’elle intrigue. Très vite, elle s’immisce dans le quotidien de Perdido, restant évasive sur la raison de sa présence dans cet endroit loin de tout et prenant soin d’en révéler le moins possible sur son passé et sur ses origines. 

Or, tout le monde ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée de cette mystérieuse jeune femme au charme envoutant. C’est notamment le cas de Mary-Love, la puissante matriarche Caskey qui nourrit rapidement un sentiment de méfiance à son égard, voyant comme elle se coule au sein de son propre foyer. Car si c’est son fils qui dirige la scierie, c’est elle qui gère d’une main de fer la famille, plaçant sous sa coupe autant Oscar que son beau-frère James. Il faut préciser qu’ici ce sont les femmes qui tiennent les rênes de la ville et de leurs maisons et que les hommes n’ont pas franchement leur mot à dire ! Troublant le fragile et tranquille équilibre du clan et de la ville de Perdido toute entière Elinor, qui sait tout aussi bien tirer son épingle du jeu que ses consœurs, va creuser son lit avec une assurance presque inquiétante. Au premier abord calme et sereine, il s’avère qu’elle cache une personnalité étrange, dissimulant ses pensées à la manière de cette rivière aux courants imperceptibles et mortels, dans laquelle elle aime tant se baigner à toute heure du jour comme de la nuit. En parallèle à son arrivée et à son enracinement silencieux au cœur de la petite communauté, une suite d’événements étranges et dramatiques s’enchainent, sans raison apparente…

Mais, à côté, chez James ou Mary-love, le jardin demeurait une étendue plane de boue sombre. Après quelques semaines, le soleil sécha le dépôt sombre, laissant une épaisse couche de sable sous laquelle reposait la terre rouge de la rivière. […]
L’état de ses pelouse était sujet à bavardage, car seul le terrain des Caskey subissait ce fléaux de stérilité. La zone aride s’arrêtait au bout de la propriété, le long d’une ligne parfaitement droite, limite au-delà de laquelle le gazon poussait normalement.

La Crue est le premier volet de la saga Blackwater, une fresque familiale noire et envoutante écrite par Michael McDowell. Publiés initialement sous la forme de romans-feuilletons de janvier à juin 1983, les six tomes de cette fascinante œuvre ont été de nombreuses fois éditées  aux États-Unis sous toutes les formes possibles. Aujourd’hui, la prestigieuse maison d’édition Toussaint Louverture propose enfin une traduction française, tout en respectant le rythme originel de publication des épisodes et en y ajoutant leur marque de fabrique : une minutie et un soin apporté aux détails et à l’élaboration de l’objet en lui-même. Ainsi, chaque couverture est dessinée et pensée par l’artiste Pedro Oyarbide, dans un esprit mêlant des arabesques stylisées issues des l’Art nouveau et l’architecture puissante des cartes de tarot. 

Si l’esthétique du livre est attirante en elle-même, elle épouse parfaitement la plume fluide de Michael McDowell qui nous plonge dans un récit en eaux troubles, aux côtés de personnages complexes et énigmatiques. Au cours de ce premier chapitre de Blackwater, l’auteur pose les bases d’une intrigue qui s’annonce captivante à tous les niveaux. Les relations entre les différents protagonistes promettent une évolution aussi tourbillonnante et imprévisible que le courant de la rivière Perdido, dont semble être née la sibylline Elionor, et dont elle paraît posséder la cruauté implacable et l’enveloppant réconfort. Les secrets et les jeux de pouvoir, le souci de domination et de manipulation vont aller crescendo entre elle et Mary-Love, nourrissant un conflit sourd entre ces deux femmes de tête qui apparaissent contradictoirement faites du même bois. Si l’une a des racines profondément enfouies dans le terreau de l’héritage familial et des traditions, la seconde s’infiltre de manière plus pernicieuse et détournée dans le cœur de ses cibles.

Fleuve noir porté par l’écriture enveloppante de Michael McDowell, La Crue ouvre de façon magistrale une saga familiale s’étendant sur plusieurs générations, où l’on est déjà happé par le magnétisme d’une arborescence ambitieuse et maitrisée. À Perdido, l’heure semble être au drame psychologique, à la guerre intestine qui gronde.
Il s’agit d’une noyade des esprits, de volontés submergées entrainées dans les bas-fonds des relations humaines. Envoutée par le flot des mots et par l’aura du récit, j’ai été habitée par ce roman inaugurant une saga grandiose, au charme unique et sinueux.

L’eau noire lapait paresseusement les façades en briques de l’hôtel de ville et de l’Osceola. À part ça, les flots était silencieux et immobiles. Qui n’a pas vécu une inondation de cette ampleur s’imaginera que les poissons nagent librement à travers les fenêtres brisées des maisons, mais ce n’est pas le cas. Les vitres ne cèdent pas. Quelque soit la solidité d’une bâtisse, l’eauu infiltre toujours par le plancher. […]
Les poissons s’en tiennent alors à leurs cours, inconscients des mètres de liberté supplémentaires déployés au-dessus d’eux. Les eaux d’une crue sont sales et plein de choses sales ; les poissons-chats et les brèmes, désorientés par l’obscurité nouvelle, s’échinent à nager en cercle autour des rochers, des algues et des jambages de ponts qui leur sont familiers.

Michael McDowell Blackwater La crue

Éditions Monsieur Toussaint Louverture
Traduit de l’anglais (Amérique) par Yoko Lacour et Hélène Charrier
260 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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