Accueil » Actualité » Patricia Almarcegui – Carnets perdus du Japon
Patricia Almarcegui Carnets perdus du Japon couverture

Patricia Almarcegui – Carnets perdus du Japon

Écrire, coucher sur le papier ses pensées liquides avant qu’elles ne s’échappent, en saisir le caractère éphémère, le figer afin de pouvoir s’y replonger à sa guise… Cet exercice des mots, l’autrice espagnole Patricia Almarcegui s’y emploie notamment lors de ses excursions au Japon, ciselant ses souvenirs et impressions sous forme de journaux intimes nomades. Parfois, elle en égare un, emporté par une rivière ou oublié au fond d’un tiroir, comme c’est le cas pour deux de ses carnets de voyage datant de 2009 et 2019. Elle les pensait perdus, et pourtant les voici réunis au sein d’un unique recueil, comme deux voix que dix ans séparent et qui se font écho. 

Hier, en me promenant à Kurokawa, j’ai senti un animal sur ma tête, j’ai passé mes mains dessus mais il n’y avait rien. En regardant plus attentivement, j’ai vu un fil d’araignée qui traversait la route de part en part. La réverbération l’avait rendue visible et je l’avais heurté. J’ai ressenti une grande pression et un empêchement. Si ténu que je l’ai écrasé avec mon corps.
Journal de voyage, 24 août 2009

Malgré cette décennie placée entre elles, les réflexions de l’auteure s’entrecroisent avec fluidité et poésie. Sous un nouvel angle, intimiste et délicat, elle partage ses découvertes sur ce pays qu’elle a de nombreuses fois arpenté et étudié par ses prismes terrestres, artistiques, artisanaux et liquides. De Carnets perdus du Japon se dégage d’ailleurs une impression de voyage hors du temps, mené au fil d’un cours d’eau qui s’écoule selon son propre rythme tranquille. Des tourbillons lents s’y créent, entrainant lecteurs et lectrices dans des méandres contemplatifs et philosophiques quasi hypnotiques.

Il pleut, il pleut et il pleut sans cesse sur Nikko. L’eau coule sous le pont rouge de Shinkyo, la vapeur monte et les nuages occultent les sommets des montagnes.
L’écrivain Natsume Söseki est unique. Son style est urgent, tranchant, simple et rythmé. J’ai lu quelque part qu’il écrivait comme s’il préparait des petits makis. […] Quand je vois une fleur, elle me voit, elle aussi.
Il y a un magnifique arbre en fleurs au Tödai-ji, le « grand temple de l’Est », à Nara. J’imagine bien comment les cerisiers en fleurs vont transformer les couleurs de la végétation. Le rose de l’arbre renvoie au vert du lac un jeu de reflets dorés. Si réel que l’on ne sait pas si les pétales sont tombés dans l’eau ou s’ils ne sont qu’un reflet
Journal de voyage, août 2009″

Patricia Almarcegui y parle de la beauté fugace des floraisons, étudie cette région par le biais de sa modernité comme de ses auteurs classiques et contemporains. Citations et haïkus viennent se mêler aux courants des dérives de son esprit, alors qu’elle aborde aussi bien la perte et le deuil que le renouveau et l’épanouissement. Bien loin du simple recueil de rêveries touristiques fantasmées et consuméristes, Carnets perdus du Japon déploie une exploration du territoire nippon via la pluralité sensorielle de ses facettes, qu’elles soient intellectuelles, esthétiques, traditionnelles ou encore émotives. Une ode poétique à cet archipel du bout du monde, charnelle et enracinée.

Je trouve admirable cette idée d’objets qui accompagnent les morts dans une autre vie. Arriver au royaume des morts et pouvoir compter sur eux. Les plus émouvants, en l’espèce, ce sont les instruments d’écriture retrouvés dans la tombe de Toutankhamon, aujourd’hui au Musée égyptien du Caire. Écrire dans l’au-delà.
Journal de voyage, 5 août 2009

Patricia Almarcegui Carnets perdus du JaponÉditions Intervalles 
Traduit de l’espagnol par Marta de Tena
144 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

Vous aimerez aussi

Bernard Fischli Mandragore couverture

Bernard Fischli – Mandragore

De ce trio bancal, où chacun cache un passé trouble et lourd de secrets, vont germer aussi bien l’amitié que la trahison, le doute que la solidarité. Alors qu’ils s’enfoncent toujours plus profondément dans des paysages étranges et inconnus où ne chante aucun oiseau ni ne bruisse aucune vie autre que végétale ou humaine, le climat se fait de plus en plus hostile et de nombreux dangers se dessinent. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Powered by keepvid themefull earn money