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Robert McCammon Zephyr Alabama couverture

Robert McCammon – Zephyr, Alabama

Il existe des livres magiques, renfermant des histoires qui nous transportent entre leurs pages, dont les mots scintillent de l’éclat ambré et pétillant de la nostalgie. Zéphyr, Alabama est l’un de ces précieux ouvrages. Il s’ancre en nous, nous deviens indispensables dés les premières lignes. On ne parvient pas à le lâcher, on le dévore tout en souhaitant très fort qu’il ne possède pas de point final, car sa compagnie fait renaître la douceur de l’enfance. La lourdeur des longs étés y palpite, ainsi que la caresse rasante des rayons du soleil d’automne ou encore la chaleur rassurante d’un vieux plaid jeté sur le canapé familial… Bref, on s’y sent bien.

Ville fictive nichée quelque part dans l’Alabama des années soixante, Zéphyr est le terrain de jeu parfait pour Cory Mackenson, onze ans, et sa bande de copains. Entre virées à bicyclette, camping dans les sous-bois et courses poursuites avec son chien Rebel, il se plaît également à imaginer des récits et se rêve devenir écrivain. Mais la tranquillité de son foyer et même de l’entièreté de Zéphyr bascule un petit matin frisquet, alors que Cory accompagne son père pour sa tournée journalière. Une voiture leur fonce dessus avant de plonger dans le lac, abritant à son bord un passager qui ne cessera dès lors de les hanter… Serpentent alors la mort et les secrets, à l’orée du passage entre l’enfance et l’adolescence. 

Je voulais coucher mes souvenirs sur le papier, pour les conserver. Vous savez, je crois en la magie. Je suis né et j’ai grandi à une époque magique, dans une ville magique, entouré de magiciens. Oh, la plupart n’avaient pas vraiment conscience de vivre dans cette toile de magie reliée par des filaments argentés tissés de chance et de circonstances. Mais moi, je savais.
Quand j’avais douze ans, le monde était ma lanterne magique, et dans sa lueur verte se levaient le passé, le présent et l’avenir. Vous aussi, sans aucun doute, vous ne vous en souvenez pas, c’est tout. Selon moi, nous connaissons tous la magie dès le début. Nous venons au monde pleins de cyclones, de comètes et de feux de forêt. Nous naissons capables de lire dans les nuages, de chanter avec les oiseaux et de voir notre destin dans les grains de sable.

Le joli vernis s’effrite alors, laissant entrevoir une noirceur jusque là inconnue au jeune héros, narrateur virtuose du récit. C’est à travers ses yeux que l’on savoure les merveilles et les trésors de son univers, mais aussi la présence de monstres tapis autour de lui, dont il prend conscience peu à peu. Du haut de ses onze ans, Cory s’aperçoit du sens du terme « drame », qu’il prenne la forme d’une croix brûlée au seuil d’une porte, de la perte d’un être cher ou des ravages de l’alcoolisme sur un foyer… Les années soixante cristallisent aussi la frontière d’un avant/ après mondial : celui de l’air du plastique et du tout-jetable, des supermarchés qui détruisent les petits commerces : autant de facteurs marquants qui font les bases de notre société consumériste et désanchantée actuelle. La famille Mackenson, comme bien d’autres, va devoir se confronter à cette aire nouvelle qui menace le bonheur et l’équilibre de certains foyers.

 « Maman raconta la fête du musée de Bruton à mon père. Ses yeux ne quittaient pas les flammes, mais il écoutait. Quand maman eut terminé, il dit: « Ben, ça. J’aurais jamais cru qu’un truc pareil puisse exister ici! » Il fronça les sourcils et je sus à quoi il pensait. Il s’était dit la même chose de tant d’autres choses qui s’étaient pourtant produites, à commencer par l’incident de Saxon’s Lake. Peut-être était-ce l’époque qui prenait lentement forme autour de nous. Aux informations, on entendait de plus en plus parler du Vietnam. De nombreux conflits éclataient dans les villes, comme les prémices d’une guerre larvée. Un vague sentiment de menace se répandait dans le pays, tandis que nous abordions l’ère du plastique, du marke-ting, du tout-jetable. Le monde changeait, Zephyr aussi, et il n’y avait plus de retour possible vers le monde tel qu’il avait toujours été.

Mais ce soir, c’était le réveillon, demain, ce serait Noël et le monde était en paix.

Cela dura dix minutes. »


Par le prisme de ce collégien qui profite des plaisirs simples de son enfance tout en découvrant la dureté âpre de la vie, Robert McCammon signe le portait juste et sensible de cette seconde moitié de siècle, en en saisissant l’innocence passée et si précieuse. S’y trouve une ambiance particulière, celle d’une époque à tout jamais révolue, mais dont l’éclat nous touche. Il parvient même un tour de force assez incroyable, celui de nous la rendre nostalgique quelque soit notre âge tout en inscrivant au creux des lecteurs et lectrices l’importance de conserver ses rêves et son âme d’enfant.
L’imagination sans limites de Cory, glissant entre réalité et fantastique, nous happe. Autour de lui gravitent une sorcière accompagnée d’un Homme-Lune, un poisson légendaire à la gueule immense, un cowboy pro de la gâchette et une diablesse en culottes courtes. On vole accroché·es à ses ailes, nous heurtant au goût métallique et froid du deuil, nous régalons avec lui de tarte au potiron et nous inquiétons en chœur pour les nuits blanches et les eaux noires. On se rappelle, on ressent. La féérie et l’enchantement sont là.

Roman extraordinaire, à la beauté rare et précieuse, Zéphyr, Alabama est un pur chef-d’œuvre où se côtoient enfance, amitié, magie et catastrophes. Un seul conseil, lisez-le, ne passez pas à côté de cette histoire et des talents de conteur de Robert McCammon. Laissez-les vous envelopper, vous accompagner quelque temps et raviver le merveilleux qui sommeille en chacun·e de nous.

« Il ramena ses pupilles écarlates sur moi. « Veux-tu profiter des conseils d’une âme plus aguerrie, Cory ? »
Je n’en avais pas très envie, mais je répondis que oui par politesse.
Il afficha alors une mine perplexe, comme s’il avait lu dans mes pensées. « Eh bien, tu les auras quand même. Ne sois pas si pressé de grandir. Reste un enfant aussi longtemps que tu le pourras, car une fois que tu auras perdu la magie de l’enfance, tu passeras le reste de ta vie à vouloir la retrouver…»
J’avais déjà entendu ça quelque part, mais je ne savais plus où.

«Veux-tu voir le monde? », me demanda-t-il. l’acquiesçai, fasciné par ses prunelles rouge sang.
«Tu as de la chance. Voici justement les lumières d’une ville.»

Je me levai pour voir. À l’horizon, au-dessus de l’échine ondoyante des collines, les étoiles disparurent dans la phosphorescence terrestre. »

Robert McCammon Zephyr AlabamaÉditions Monsieur Toussaint Louverture
Traduit de l’anglais (américain) par Stéphane Carne
612 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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