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Sue Rainsford – Jusque dans la terre

Comment se construire et s’affirmer quand l’on vit dans l’ombre de son père ? Et plus largement dans l’ombre des hommes ? Cela pourrait résumer le roman de Sue Rainsford. Et cela serait en soit déjà la promesse d’un bon roman. Mais si je vous disais que cela se déroule vraisemblablement dans une zone marécageuse en Irlande, ou dans n’importe quel autre pays anglo-saxon possédant des zones marécageuses, et que l’époque est contemporaine mais incertaine ? Et si en plus de cela, je vous disais que le père et sa fille soigne les gens d’une manière plutôt singulière ?

Tout de suite, nous brisons un certain nombre de frontières, et le roman devient intrigant à plus d’un titre ? Et vous auriez raison !

Les éditions Aux Forges De Vulcain nous font découvrir l’autrice irlandaise, Sue Rainsford, avec son roman « Jusque dans la terre ». Pour nous l’occasion de plonger dans une forme de roman initiatique empruntant autant à la mystique, la philosophie, qu’au “Body Horror” ou encore aux quêtes d’identité de genre et d’émancipation.

Nous découvrons et suivons Ada, dans son quotidien, soigneuse, vivant quasiment recluse avec son père, lui aussi soigneur. Leurs journées sont rythmées par la visite des « Cures », comprendre ici les personnes atteintes d’affliction ou de maladie. Cette routine est également ponctuée par le fait qu’Ada puisse voler le chant des oiseaux, quant à son père, certaines nuits, puisse se changer en ours et parte chasser. Tout se déroulait ainsi depuis un certain temps, jusqu’à ce que la jeune Ada fasse la rencontre de Samson, un jeune homme intrigant, assez énigmatique et séduisant. Ce qui mènera à des tensions entre le père et sa fille, mais aussi avec la sœur de Samson, et un changement de vie pour Ada, que les témoignages des différentes « Cures » nous laisse entendre.

« Les étés, par ici, sont faits de longues herbes négligées, d’une uniforme lumière citron, de chaleur qui cuit la terre et qui fait vibrer l’air. Les ombres sont si noires, si profondes qu’elles semblent aussi solides, aussi vivantes que les corps qui les projettent.
Par ici, l’été, même les matins, quand je me lève, je laisse la chaude confusion de mes draps pour aller dehors, sur les pavés de la cour, et j’examine la grille de la bouche d’évacuation.
Entaille, petit trou, petit ravin.
Même par ce temps, une moiteur secrète y scintille.
Moi, elle me fait peur.
Cette canalisation. »

L’incipit de « Jusque dans la Terre » donne le ton, celui de l’ambiguïté, celui du rapport au corps, à la terre, à la physicalité des choses. Dans sa construction, nous ressentons les tensions, sentons l’air pesant, l’odeur de la terre humide, celle de la chair usée et du cuir tanné. Avec cette constante réflexion en point d’orgue : et moi, que suis-je dans ce vaste monde ?

Car Ada symbolise à elle seule bien des mondes : le regard du lecteur qui parcourt son histoire, le regard de l’humain fasse au fait de devoir déterminer son genre, le fait de devoir chercher sa place dans ce monde, le poids de l’héritage, l’abandon des espoirs ou encore le déterminisme social comme potentiel couperet à nos espoirs. Et le roman s’accroche fidèlement au corps d’Ada, comme une seconde peau du personnage. Car ici, il est question du corps, du corps changeant, grandissant, se modelant et s’usant. Ici, l’autrice parle du passage à l’âge adulte, de devenir femme et mais aussi de subir le fait d’être femme dans son rapport aux autres, aux hommes, au patriarcat.

Mais au-delà, et surtout dans sa forme, l’autrice nous plonge dans une forme de réalisme magique. Un monde rempli d’ambiguïté dans son rapport à lui-même. Ici, la frontière est ténue entre la réalité que nous connaissons et ce que nous pourrions appeler une symbolique chamanique. Comme dit plus haut, Ada et son père sont soigneurs, mais pas comme vous l’entendez. Ils soignent par le chant, ouvrent les corps pour soigner les organes touchés, enterrent les corps pour les guérir, le tout dans une approche très intuitive et viscérale. Ce tout donnant une ambiance, une couleur et un univers dense et d’une incroyable cohérence. Ce réalisme magique entre en écho avec le parcours d’Ada, les deux parts se répondant dans une transe souvent poétique et épurée, en recentrant la narration sur un immédiat à vif et brillant par son questionnement et sa pudeur.

« Les semaines qui ont suivi, un animal me suivait partout.
Toujours tout près de moi, à quelques pas, à ma gauche ou à ma droite.
Un animal avec quatre pattes, une courte queue et une bouche comme une plaie ouverte. Je me disais que ce n’était qu’une chimère produite par un cœur brisé, mais quand je le regardais, je le voyais, gros, clair, vivant.
Mourant d’envie de plonger son museau dans mes entrailles ouvertes.
Il voulait me manger le cœur, et parfois, j’aurais voulu le laisser faire. »

Ce livre est une claque comme trop rarement nous en lisons. Un texte offrant toute sa tension aux mots, au sens de la phrase, se construisant comme une spirale dansante, gagnant en vitesse, s’aiguisant, puis devenant tranchante. C’est viscéral, profondément tellurique, rêveur, insouciant et grave à la fois. Une folie que l’on pourrait classer quelque part entre les nouvelles d’Ariadna Castellarnau et « Les sœurs Blackwater » d’Alyson Hagy. Mais ce serait trop facile, il faudrait y ajouter la magie d’un Neil Gaiman (pensez aux femmes Hempstock dans l’Océan au bout du chemin.) et ajoutez-y un, je ne sais quoi qui relève du grandiose de l’intime. Bref, un texte puissant écrit par Sue Rainsford magnifiquement traduit par Francis Guévremont et publié par les talentueuses Forges de Vulcain.

 

Aux Forges de Vulcain,
Trad. Francis Guévremont,
224 pages,
Ted.

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Fondateur, Chroniqueur

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