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Tom Drury – Le Ruisseau Noir

Au rayon de la littérature américaine contemporaine, et à l’instar d’un Paul Beatty dans un registre différent, Tom Drury  a batti un univers singulier, influencé par nombres d’auteurs mais tout en évoluant dans les marges de là où nous pourrions l’attendre. Une singularité qui apportait toute sa douceur dans sa trilogie (La Fin du vandalisme/ Les fantômes voyageurs/ Pacifique) et son étrangeté dans “La contrée immobile”. Comme les deux faces d’une même pièce que l’auteur n’aurait qu’à légèrement incliner pour faire scintiller la lumière différemment suivant les besoins.

“Le Ruisseau noir”, tout en conservant sa singularité continue aussi de marquer la différence avec sa trilogie et La Contrée immobile, comme un texte qui viendrait faire la jonction entre les œuvres de l’auteur. Publié initialement en 1998 aux États-Unis, il est le troisième roman de l’auteur, et fut publié après « La fin du vandalisme ».

“Le Ruisseau Noir”, c’est l’histoire de Paul Emmons, un comptable ayant bénéficié du programme de protection des témoins du FBI, pour avoir balancé ses clients, mafieux, pour blanchiment d’argent. Ce même Paul marié à une peintre douée en reproduction finiront par atterrir dans les Ardennes Belges comme gérants d’une auberge pour touristes égarés.

Ce qui pourrait convenir, compte tenu du contexte et parcours, mais Paul se sent perdu et bientôt, lors d’un voyage avec Mary, sa femme, décide de rester  seul aux États-Unis. Un choix qui va donner naissance à une forme d’itinéraire bis dans sa vie et le pousser à aller dans une petite bourgade, Ashland, pour renouer avec des connaissances du passé et en faire de nouvelles, nombreuses, toutes plus originales les unes que les autres, voir fantomatique pour certaine.

Définir un roman de Tom Drury, le ranger dans un genre, c’est un peu comme jouer aux fléchettes avec une cible accrochée à l’arrière d’un kangourou. Il y a de fortes chances que vous tapiez à côté, et fort heureusement, vous ne blesserez pas l’animal. Mais qualifier le style de l’auteur est un échec à coup sûr, tant l’auteur se joue des genres pour mieux les mettre en défaut. Ainsi, nous pourrions dire que nous parcourons à un roman policier et fantastique saupoudré de road-trip, mais sans l’être vraiment.

Et c’est là une grande force de l’auteur, nous plonger dans une vraisemblance, celle d’un genre coutumier, pour nous installer dans un univers, mais qui, très rapidement, craquelle pour nous mener ailleurs. Bien évidemment le tout avec une immense cohérence, nous proposant un regard nouveau, inédit, d’une situation, que ce soit par les particularités d’un personnage, ou encore les propos tenus. Repensez à cette histoire de pièce et de lumière abordée en introduction.

Le Ruisseau Noir, dans sa cohérence globale est avant tout un roman de trajectoires, de celles qui dérivent, celles qui se croisent et celles qui échouent à se télescoper pour finir par n’être qu’un aperçu lointain d’un échec que nous n’aurions, en plus, pas forcément voulu voir se réaliser. L’auteur est un immense conteur des points de bascule, auscultant inlassablement les constituantes, s’en amusant même très régulièrement, mais toujours avec une empathie et une douceur incroyable. Ce qui en fait un roman passionnant, tendre et loufoque à la fois, mais tout en nuances.

Le Ruisseau Noir est exactement ce à quoi vous vous attendez si vous avez déjà lu Tom Drury. Cet univers foisonnant de personnages, tous plus passionnant les uns que les autres. Des situations toujours légèrement en décalage avec le réel, mais tout en étant souvent poignant, et in fine la frustration de déjà finir le livre !

Si vous comptez découvrir l’auteur, laissez vous conter Le Ruisseau Noir, comprenez le rythme de l’auteur, ne cherchez pas à tout comprendre. Juste laissez-vous absorber et partez en voyage au côté de Paul.

En bonus vous aurez une des postfaces la plus passionnante à lire de 2022. Elle est de Nicolas Richard, son traducteur, et son analyse est un chef d’oeuvre !

 

Éditions Cambourakis,
Trad. Nicolas Richard,
400 pages,
Ted.

À propos Ted

Fondateur, Chroniqueur

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