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Je ne suis pas un roman Nasim Vahabi

Nasim Vahabi – Je ne suis pas un roman

Autrice de nombreux textes publiés et récompensés en Iran, Nasim Vahabi compte également deux de ces ouvrages interdits de parution dans ce même pays. Résidant actuellement en France, elle traduit son propre livre Je ne suis pas un roman chez Tropismes éditions, anciennement Belleville éditions et qui profite d’un nouveau décor pour changer de peau tout en conservant la ligne éditoriale pointue, vivante, qu’on lui connaît.

Dans ce récit bref et incisif revenant sur une situation de censure persistante au sein de certaines contrées, les personnages n’ont pas de noms et pourtant ils possèdent une profondeur les rendant palpables, réalistes. Ils incarnent toutes et tous les auteur·rices et les éditeur•rices qui ont vu leurs paroles bâillonnées par ces ministères dits « de la Culture », « de l’Intérieur » ou encore « de la Sécurité » et par les agents lecteurs qui y travaillent, annotant et éprouvant les écrits selon des critères aussi multiples que spécifiques et rigides. Comme Nasim Vahabi l’explique si bien « Si le texte traite de sujets politiques ou socialement sensibles, ou s’il incite le lecteur à réfléchir ou l’amène à faire évoluer sa vision du monde, il n’aura pas l’autorisation de publication ; pas davantage s’il touche les mœurs ou utilise des mots étrangers. Si l’on y trouve des scènes érotiques, si les personnages boivent trop d’alcool ou prennent des drogues, s’ils prononcent des gros mots ou sont homosexuels, la publication du roman pourra aussi être bloquée. »

Tout commence avec une entrevue entre une autrice, son éditeur et l’un de ces fameux agents lecteur. Iels ont pris rendez-vous au ministère afin de comprendre le motif de leur refus de parution de son dernier roman. Ayant déjà été confrontée à cette censure sans visage et à l’étau muet et implacable, elle compte cette fois-ci défendre son ouvrage et faire entendre raison à son interlocuteur. Suite à un échange aussi court qu’infructueux, l’éditeur part la mort dans l’âme s’occuper des maigres textes qu’il a encore le droit de faire vivre et entendre, tandis que le représentant ministériel propose à l’autrice la visite de la salle où dorment des centaines de livres interdits, emprisonnés dans le silence d’une pièce sans fenêtre. Par un concours de circonstances, celle-ci se retrouve enfermée au milieu de ces écrits laissés sans lecteur·rices, goûtant à leur côté au long et terrible oubli muselé de la réquisition littéraire. 

En parallèle, on découvre le travail de fond de l’éditeur, son histoire d’amour avec une archiviste. Tous deux luttent et œuvrent pour la préservation de ces livres censurés, tout en savourant le bonheur de leurs sentiments, s’échangeant des messages aux vibrations bouleversantes.
De page en page, les vies des personnages se croisent sans jamais se heurter, jouant avec les cordes parfois virtuelles d’un quotidien terni par les répressions et les interdits. Toutes et tous nous touchent à leur manière, résonnent et vivent entre les pages.

“La cendre est stérile, mais elle peut être fertilisante. Et c’est ce qu’ils ignorent, eux qui ne sont pas comme eux. Il y a toujours deux groupes qui remplissent un stade ; deux « entre parenthèses eux », chacun de leur côté, chacun avec son référent. Les deux veulent gagner, ou plutôt, voir l’autre perdre. Mais c’est toujours le même pronom, qui désigne les gagnants et les perdants. Ce qui les différencie, c’est l’antécédent du pronom. L’un cherche à imposer sa conviction, l’autre est en quête de faire vivre sa passion. La conviction ou la passion, le devoir ou l’amour, c’est le temps qui juge. C’est le temps qui transforme un rayon de soleil en un souvenir, un être en un objet, un fait en un sujet de doute, un sentiment en une certitude, un désespoir en une victoire, une existence en a un tas de cendres.

Autour de cette poignée de protagonistes tout aussi anonymes que percutants, auxquels l’on peut s’identifier et se projeter en un instant, Nasim Vahabi développe une ingénieuse critique d’une société qui s’autocensure en privant de parole ses propres citoyen·nes. En dressant le portrait d’une bureaucratie aveugle et obéissante, qui bride et stérilise à outrance son patrimoine culture, elle dénonce évidemment le système sévissant en Iran, mais également dans d’autres pays. Si Je ne suis pas un roman flirte parfois avec le fantastique et la dystopie, c’est pour mieux mettre en lumière le mal oppressif que ce dogme crée et nourris en toute conscience. 

D’une plume incisive teintée d’humour, elle met en abîme le destin des auteurs et autrices disparaissant en même temps que leurs œuvres censurées. Elle nous plonge dans des paysages sans aspérités où l’on se débat pour préserver une étincelle de vie, un peu de couleur et de liberté de pensée. Ce faisant, elle dénonce également l’absurdité de ce rouleau compresseur possédant les pleins pouvoirs, mais contre lequel chacun·e peut se dresser à sa propre échelle, luttant contre cette oppression en abritant et partageant des mots bâillonnés.
Le fait que Nasim Vahabi traduise elle-même Je ne suis pas un roman est un geste d’autant plus vif qu’elle y traite des auteur·rices exilé·es, dont les paroles perdent de leur profondeur, de leur subtilité et de leur force de frappe pour au final ne plus être une menace.
Ce livre est un mouvement de révolte puissant et tragique, un appel à la résistance œuvrant pour la beauté des mots, pour l’importance des livres et la liberté d’expression. 

“Combien de temps doit-il s’écouler pour qu’on comprenne qu’il est trop tard ? 
à partir de quand le “tard” commence-t-il ? Serait-il possible que le temps des deux côtés d’une barrière passe différemment, d’un côté, le temps réel, de l’autre, le temps vécu ? Tout est relatif. Le temps épique, mythique, réel, fictif, historique, poétique, imaginé, décalé, figé. Où se situe le temps d’attente ?

Je ne suis pas un roman Nasim VahabiTropismes éditions
Traduit du perse (Iran) par Nasim Vahabi
122 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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