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Couverture de l'édition de "Allemagne, Conte obscène" par les éditions du Typhon

Victor Paskov – Allemagne, Conte obscène

Allemagne, Conte obscène a été publié en tout premier lieu en France en 1991, c’est le second roman de Victor Paskov auteur bulgare dont le premier roman Ballade pour Georg Henig publié en 1987 avait rencontré un succès inattendu.

Demeuré indisponible pendant 30 ans, les éditions du Typhon en proposent une nouvelle traduction issue du texte de 1993 publié lui, en Bulgarie. Le texte a intégré leur collection Après la tempête reconnaissable aux couvertures toujours intrigantes des titres qu’elle rassemble.

Allemagne, Conte obscène est un roman dynamique et intelligent, inspiré de la vie de l’auteur, ce que l’on devine quand on rencontre son personnage principal qui se prénomme Viktor.

L’histoire débute à Sofia, la veille du départ de Viktor pour l’Allemagne de l’Est où il va rejoindre son père qui y travaille en tant que musicien professionnel. L’on découvre un jeune homme fougueux, insolent, musicien, qui va brutalement déchanter une fois arrivé à destination. Livré à lui même et profondément déçu par l’échec de son père qui s’est tué à la tâche toute sa vie pour échouer dans un foyer pour émigrés et se faire entretenir par son amante, Viktor projette d’abord de végéter en attendant de repartir chez lui. Il parvient néanmoins par trouver un emploi au théâtre où se produit l’orchestre de son père et atterrit dans un panier de crabes où il détesté de tous, malmené par les machinistes et manipulé par ses supérieurs. Dans le même temps, il se heurte à la réalité économique, sociale et climatique de Freiberg dont il finit quand même par s’accommoder. Dès lors, une fois ses marques prises, il fait de nouvelles rencontres, prend des habitudes plutôt mauvaises, et va jusqu’à entamer une histoire d’amour avec une jeune prostituée.

Restera t-il ? Pourquoi ? Ou pourquoi faire ? Quel choix l’époque lui offre t-elle ?

Roman d’apprentissage mélancolique :

Avec ce roman, Victor Paskov nous offre un moment de lecture réjouissant et différent : les « vignettes terribles et drôles » (je cite la postface) que l’on retrouve tout au long de son texte rappellent un peu le naturalisme de Zola agrémenté de beaucoup d’humour et d’un ton cinglant un peu moqueur, qui n’épargne personne. Son personnage principal très bien incarné s’avère être un anti-héros en de nombreux aspects (notamment dans sa relation malsaine et violente avec son amante) que l’on le suit vaille que vaille dans ses mésaventures alors qu’il entre dans une nouvelle phase de sa vie plein de désillusion.

Roman d’apprentissage donc, rock’n’roll, burlesque même, Allemagne, Conte obscène est aussi un texte empreint de mélancolie. Comme l’indique Marie Vrinat-Nikolov, la traductrice également auteure de la postface, Victor Paskov a vécu toute sa vie comme un exilé et c’est là un des sujets du livre sinon le sujet principal : cette non-appartenance, que ce soit au pays quitté ou au pays qui accueille, qui côtoie le désir d’appartenir absolument, de se sentir exister là où l’on se trouve. En effet dans son roman, dès son arrivée Viktor regrette Sofia, sa vie et ses amis alors qu’il désirait plus que tout les quitter. D’ailleurs le livre commence aussi avec une sorte d’hommage aux amis disparus et à un passé naufragé.

Témoignage historique :

Cependant l’intérêt de ce texte n’est pas uniquement là, il se trouve aussi dans le témoignage qu’il représente. D’abord parce que pour beaucoup de lecteurs _ notamment ceux pour qui le mur de Berlin est un mythe et l’Union soviétique un vieil et obscur empire _ il serait difficile d’imaginer l’ambiance qui règne à Sofia ces années-là. Particulièrement la cohabitation de la peur induite par le contrôle policier et social avec la désillusion politique face aux régimes autoritaires communistes ou face au marasme économique et le désir qui habite la jeunesse de faire comme à l’Ouest voire de s’y rendre.

Ensuite parce qu’il est tout aussi difficile d’imaginer la situation des émigrés, exilés en Allemagne de l’Est pendant la période soviétique marquée par l’omniprésence de la xénophobie, de la corruption, du clientélisme à quoi s’ajoute l’hypocrisie qui agit comme une chape de plomb sur tout le monde, alors même qu’à cette époque l’Allemagne incarne le « top » du bloc Est.

Leçon de style :

Une autre force de ce texte réside dans le fait qu’il est d’une grande modernité, doté d’une langue très dynamique, d’une narration loin des poncifs et d’un style qui n’a rien de classique dans ses procédés et qui s’impose bien vivant, indompté et même irrévérencieux. Cela fuse, rebondit, fait écho, frappe, ce qui permet au lecteur d’avoir l’impression très vive de coexister avec le personnage principal.

Pour étayer ces éléments : dans la postface Marie Vrinat-Nikolov écrit :

« Cette nouvelle traduction-ci tente de faire entendre et voir, mieux que la première, le Paskov poète et musicien à l’écriture novatrice : par son rythme incisif et nerveux que marquent une utilisation particulière des majuscules, le grand nombre de titres remplaçant des verbes, les chiasmes et reprises de mots ; par ses images hyperboliques, car rien, chez lui, ne saurait être banal (c’est à dire médiocre) ; par sa manière de s’adresser à ses personnages conférant une tension dramatique accrue ; par les changements de points de vue induisant l’alternance entre « je », « tu » et « il », par les sauts fréquents entre le passé et le présent. »

Pour résumer :

Allemagne, Conte obscène est un roman dense, brut et âpre avec des décors de brume en noir et blanc et des personnages hauts en couleur qui apparaissent d’abord comme des caricatures d’eux mêmes et se révèlent ensuite être des personnages dépossédés de leur destin et en cela, terriblement réels. L’on rit en pleurant, forcément touché, car il apparaît évident que ce texte est profondément sincère. L’on discerne aussi un monde qui n’est pas si loin dans le temps et l’espace et l’on saisit combien on le connaît mal, bien que le mur soit tombé il y a 40 ans déjà…

Pour finir, le roman de Victor Paskov se lit à la fois comme un cri un peu désespéré de liberté et un pied de nez au cynisme et à la tragi-comédie universelle qui se joue aux dépends de tous.

PS :

« LOVE LOVE LOVE

En dépit de la vie, tout est amour ! »

Couverture de l'édition de "Allemagne, Conte obscène" par les éditions du Typhon

Les éditions du Typhon
Traduction et postface de Marie Vrinat-Nikolov
352 pages,
Marisol.

À propos Marisol

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