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Ecorce éditions/ La manufacture de livres

Après la claque que fut le roman de Patrick K. Dewdney, Crocs,  on se devait de poser quelques questions au directeur de la collection Territori, Cyril Herry. Découverte d’une collection passionnante, dirigée par un passionné.

– Pouvez-vous nous résumer votre parcours d’éditeur ?
J’ai créé les éditions Ecorce en 2009. Le premier roman est paru en novembre, il s’agissait de Retour à la nuit, d’Eric Maneval. En novembre 2010, ce fut le tour de Bois, le premier roman de Fred Gevart. Puis, en novembre 2011, un autre premier roman : Recluses, de Séverine Chevalier. Les trois dans la collection Noir.
Par la suite, j’ai rompu avec novembre. J’ai sorti deux livres par an au lieu d’un seul et créé la collection No collection lorsque Hafed Benotman et Laurence Biberfeld m’ont proposé un ovni intitulé Coco.
Neuf livres ont vu le jour en 5 ans.

– Qu’est-ce qui vous a décidé à franchir le pas, de devenir éditeur ?
J’ai toujours été sensible à l’idée de collection. Il y a 20 ans de ça, j’ai créé un label sonore avec deux amis. On éditait des cassettes audio et des CD de différents artistes qu’on appréciait, en prenant particulièrement soin des contenants qu’on sortait en édition limitée.
Ce sont des rencontres qui ont stimulé le projet des éditions Ecorce. Trois auteurs inconnus croisés sur un forum littéraire : Séverine Chevalier, Fred Gevart, Eric Maneval. Il ne me semblait pas concevable que leur écriture demeure dans l’ombre plus longtemps. Je leur ai parlé de mon projet, de mon envie de défendre leur travail, et ils m’ont suivi en écrivant chacun un roman. Sans ces trois auteurs, je n’aurais sans doute pas créé Ecorce.

– Comment choisissez-vous les textes, les auteurs avec lesquels vous allez travailler ?
Avant de lire l’histoire, je laisse agir l’écriture. J’attends de voir si elle m’accroche, si elle me griffe, si elle me coupe. J’entends par là qu’une histoire passionnante peut n’avoir aucun intérêt sur le plan de l’écriture, de la forme, et inversement, une écriture efficace peut ne pas dire grand-chose d’intéressant. Je fais en sorte de travailler avec des auteurs qui écrivent avec leurs tripes des histoires qui marquent.
L’exemple le plus remarquable à ce jour, je crois, est ma lecture du premier chapitre du roman Clouer l’ouest, de Séverine Chevalier. Dire que j’ai pris une grosse claque est un euphémisme. Ce fut redoutable et Séverine ne nous lâche pas jusqu’à la dernière ligne.
Mais je pense fonctionner de la même façon avec le cinéma et la musique, sur le plan de l’exigence formelle. Même si j’ai parfois des faiblesses, des petits moments de relâchement qui provoquent des indulgences, puis des erreurs au final. Il est instructif de se tromper.

Il est indispensable pour moi qu’une complicité s’établisse avec un auteur en amont d’un projet d’édition. Qu’on partage des affinités, qu’on se comprenne, que l’histoire ne se limite pas à la production d’un livre en vue de le commercialiser. La dimension humaine doit précéder le projet éditorial, à mes yeux.
Depuis le départ, les éditions Ecorce, puis la collection Territori et la Manufacture de livres à présent, c’est un ensemble de rencontres, de trajectoires individuelles qui se sont croisées, de volontés qui se sont combinées.
Ceci dit, des affinités humaines et une étroite complicité ne suffisent pas à envisager la publication d’un roman. J’ai refusé des manuscrits à mes meilleurs amis.

– Comment se passe le travail avec l’auteur (et le traducteur le cas échéant) depuis la sélection de l’ouvrage jusqu’à sa sortie ?CLOUER-LOUEST-01
Je n’ai jamais reçu de manuscrit parfait, prêt à être imprimé. Je ne sais pas si ça existe, même s’il m’est arrivé d’entendre des auteurs affirmer qu’ils venaient de m’envoyer un chef d’œuvre, un futur best-seller – l’auteur ne possède pas le recul, il a le nez dans le guidon depuis le départ ; il est la personne la moins à même de parler de son texte d’un point de vue qualitatif.
Il y a donc toujours du travail : du dégraissage, des coupes, des reformulations, des heures et des jours (des nuits) passés devant l’écran ou sur les pages imprimées, à annoter, à gribouiller, à suggérer, à perfectionner le vocabulaire, à faire en sorte que le texte, au final, soit le plus abouti, excellent dans la mesure du possible.
Je dialogue beaucoup avec mes auteurs. Je les écoute, je dois saisir avant toute chose leurs intentions, la mécanique de leurs intrigues. Ensuite, il s’agit de déceler les failles, les faiblesses, les longueurs inutiles, les répliques qui ne servent à rien, les mots qui brassent du vent. Ça ne se limite pas à corriger des fautes d’orthographe ou de grammaire, mais bien à travailler le corps du texte, sa chair.
Mais chaque manuscrit exige un travail spécifique. Il n’y a aucune recette en mesure de s’appliquer à n’importe quel roman. Chaque roman est un corps en soi, avec ses propres articulations, ses propres nerfs.
Au terme de cette première phase, le manuscrit « fini » est confié à un correcteur qui va revoir les pages à la loupe et permettre de finaliser le roman. Je travaille avec la même correctrice depuis plusieurs années. Elle est un maillon très précieux de la chaîne.
Suivent la maquette, qui inclue la mise en page et la conception de la couverture, et l’attente du Bon A Tirer que l’imprimeur fait parvenir à l’éditeur avant de lancer ses machines.

Je vais travailler pour la première fois sur une traduction, en 2016. C’est un cas très particulier et il s’agit de l’œuvre poétique complète d’un artiste américain aujourd’hui décédé. Tout ce que je viens de dire au sujet du travail sur un roman ne s’applique donc pas du tout à ce projet.

– Pouvez-vous nous parler de la ligne éditoriale de la collection Territori ?
Deux romans ont vu le jour en 2014 dans cette collection, en petit format et à très faible tirage. Il s’agissait en quelque sorte de prototypes, puisque ma rencontre avec Pierre Fourniaud, qui dirige la Manufacture de Livres, a bouleversé les choses. Territori a intégré la Manufacture début 2015, sans pour autant se détacher complètement d’Ecorce.
Parmi les deux premiers romans, il y a Clouer l’ouest, qui a été réédité en juin. Ce sera aussi le cas de Retour à la Nuit, en octobre prochain. Des nouveautés sont programmées pour 2016.

Territori envisage de s’éloigner des milieux urbains pour se tourner vers les espaces naturels, les zones rurales, les parcs protégés, les forêts. Les romans se déroulent en France et au XXIème siècle. Voilà pour les grandes lignes. Nous sommes donc très proches du nature writing américain. On n’ignore pas qui est Jim Harrison, qui est William G. Tapply, qui est Marc Spragg. On évolue sur la même voie, mais pas sur le même continent. Tout nous oppose, dans ce sens, et tout nous rapproche si l’on considère la nature en soi, ici comme là-bas, et le rapport intime qu’on entretient avec elle, les questions qu’elle suscite, les dégâts qu’elle subit.
« Écrire la nature » ne se résume pas à inviter le lecteur à découvrir des paysages pittoresques, comme un randonneur suit des sentiers soigneusement balisés, comme un touriste pique-nique en jouissant d’un point de vue imprenable.
Lorsque Jim Harrison écrit Un Bon endroit pour mourir, en 1973, ce n’est pas seulement pour nous faire traverser différents états américains en nous racontant leur histoire, mais pour, au bout du chemin, dynamiter un barrage.
Lorsque Rick Bass écrit Les Derniers Grizzlys, ce n’est pas seulement pour suivre l’auteur lui-même à travers une magnifique région montagneuse à la recherche d’un mammifère en voie de disparition, mais avant tout pour lutter contre l’aménagement d’infrastructures modernes qui menacent de faire disparaître tout un territoire, sa flore, sa faune, tout un écosystème.
Lorsque, en France, Jean Giono consacre sa vie entière à écrire la Provence, ce n’est pas pour nous inciter à y passer nos prochaines vacances d’été, mais pour incarner la terre à la façon d’une entité organique qui nous dépasse, et décrire ses rudesses, ainsi que des femmes démantelées par des grossesses répétées, des hommes rouges et des vieillards faisandés (les enfants aussi d’ailleurs), et des milliers d’hommes qui en ont massacré des milliers d’autres afin de coloniser des terres.
La question est donc : pourquoi et comment écrire la nature en France au XXIème siècle ?

CROCS-web– Le visuel, la charte graphique a l’air d’avoir son importance pour vous. Comment procédez-vous, y a-t-il un juste milieu à trouver entre l’esthétique de la couverture et le contenu ? Ou le visuel donne-t-il plus une idée d’ambiance ou de ressenti sur ce qu’offre le texte ?
L’identité visuelle de la collection est essentielle à mes yeux. Cette préoccupation rejoint la question de collection : concevoir un ensemble cohérent de livres dont la couverture et le titre vont attirer l’attention et inciter le lecteur à s’approcher pour prendre le livre entre ses doigts, vérifier de quoi il s’agit, « de quoi ça parle », comment s’est écrit, etc. C’est une invitation, mais pas seulement au sens commercial ; il s’agit de donner envie de toucher le livre, de faire en sorte que le contenant soit fidèle au contenu, que le titre et la photo de couverture ne mentent pas, n’en disent pas trop non plus.

– Y-a-t-il un texte que vous êtes fier d’avoir publié ?
Non, il y en a presque une dizaine.

– Un coup de projecteur sur une sortie à venir ?
Si ça se trouve, la fin du monde va survenir demain, d’un seul coup, sans qu’on nous ait prévenus, comme dans le roman Malevil, de Robert Merle, que je suis en train de lire, alors je préfère un coup de projecteur au présent. Par exemple, la très belle critique que vous avez écrite ici du roman Crocs, de Patrick K. Dewdney.

À propos Ted

Ted
Fondateur, Chroniqueur

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