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Julien Delorme – Il y a un avant et un après

Aleph éditorial

« Tout le monde se fout des auteurs oubliés
Sinon ils ne seraient pas oubliés »

Il y a un soir de novembre, dans une librairie parisienne, et il y a ces livres qui ne ressemblent pas à des livres, il y a ces éditeurs dont je n’ai jamais entendu parler. Ça cause d’un nouveau magasin d’écriture ; les couvertures s’étalent en des couleurs inconnues ; et tout ceci n’a rien à voir avec les illustrations des romans de science-fiction qui occupent ma bibliothèque ; et tout ceci n’a rien à voir avec les couvertures blanches et austères, ou bleues, ou jaunes qui s’étalent sur la plupart des tables des librairies. A ce moment précis, je ne fréquente pas le rayon poésie. Jamais. Je ne sais pas qu’une couverture peut être faite de papier brut, je pense que les caractères au plomb sont de l’histoire ancienne, depuis longtemps abandonnés, je crois que la quintessence de la forme-livre, telle qu’elle m’est concevable, est la collection « Bouquins » de Robert Laffont : plein de textes – le plus possible –, faible coût, et déjà quelques émerveillements en lisant les appareils critiques de François Rivière.
La lecture de Borges a profondément changé ma conception de la littérature ; comme celle de quelques centaines de milliers de lecteurs, probablement ; les exemples, les témoignages sont légion. Ce drôle de bonhomme qui marche sur la couverture Folio de Fiction, et qui cache sous ses semelles les merveilles de la loterie à Babylone, les mystères de Tlön Ukbar et l’œuvre de Pierre Ménard, m’a fait comprendre que la science-fiction, la littérature fantastique n’étaient pas que des « genres » – comme ce terme peut être employé de manière méprisante ! -, mais une littérature qui porte en elle une force de suggestion tellement puissante qu’elle peut bouleverser tout l’univers, et même le rassembler en un seul point, dans la cave d’un pavillon de Buenos Aires, sous un escalier.
Mon Aleph, je ne l’ai pas trouvé sous un escalier. Il palpitait sur un meuble un peu haut, à gauche en entrant dans la librairie. Sa couverture était d’un bleu profond, un papier avec de petits croisillons en relief (je ne sais toujours pas comment s’appelle ce type de papier, le lecteur heureux connaisseur est prié de me renseigner). Un livre épais, un grand et gros format avec plein de pages (« Il a de la main ! »), une étiquette blanche soigneusement placée au milieu d’un rectangle embossé. La police était petite et légèrement maniérée, le titre sibyllin : Perdus/Trouvés. Le nom de l’éditeur, si je le connaissais, ne me renvoyait pas à un quelconque exploit littéraire : Monsieur Toussaint Louverture m’avait jusqu’alors plus marqué par la libération de Saint-Domingue que par le feu de ses publications. Je pensais alors à un précis de littérature caribéenne – un champ dont j’ignore tout encore. Je l’ai observé du coin de l’œil un moment ; il m’intimidait. Moi le lecteur de poches, j’étais totalement dépassé, totalement hypnotisé par cet étrange bouquin.
Il y a un avant et un après. La fascination a fini par l’emporter et cet Aleph éditorial a, à lui tout seul, fait basculer ma vie. J’ai lu la préface dans le métro, rencontrant quelques noms qui allaient s’avérer précieux au lecteur que je suis devenu. Je l’ai examiné, sous toutes ses coutures, lisant les petites lignes absurdes du marque-page, les textes de présentation, les rabats, notant la présence discrète de plusieurs bêtes à cornes.
J’ai passé de longues heures à caresser les pages soyeuses, à sentir le papier, la colle, à déplier la couverture, à effleurer les croisillons du papier, à admirer le dos puissant de la bête. Des textes, je n’en ai lu que cinq, il ne m’était pas possible que ce livre puisse se terminer. J’avais mon Aleph. Tous les possibles de l’édition réunis en un seul livre : maquette soignée, typographie choisie, papier élégant, textes rares, remarques humoristiques disséminées, présentations fines, le tout émaillé de détails et de messages cachés. Toute l’édition telle que je l’aime désormais était contenue dans ce seul livre et j’en eus une vision multiple, totale et fascinante dès le premier regard. Essais, germes et promesses : tout l’univers en un seul point.
J’ai alors compris quel lecteur je voulais être ; j’ai pris conscience de ce que je devais chérir et défendre, du plaisir auquel consacrer mes heures, une idée singulière de l’édition, un idéal propre, une facette de l’univers qui prenait matière dans les pages, et la couverture, et la colle et les caractères de ce livre :

Perdus/Trouvés : Anthologie de littérature oubliée.
Monsieur Toussaint Louverture éditeur
Editeur invité : Benoît Virot,
Editeur régulier : Dominique Bordes,
dépôt légal : novembre 2007.

Écrit par Julien Delorme
http://lecarnetmoleskine.wordpress.com/

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2 Commentaires

  1. Merci pour cet article, merci beaucoup. Nous espérons réimprimer le livre un de ces jours.

  2. Ce livre est malheureusement épuisé. On peut encore en trouver quelques exemplaires par ici:
    https://www.leslibraires.fr/recherche/?q=anthologie+de+litt%C3%A9rature+oubli%C3%A9e

    et là:
    http://www.placedeslibraires.fr/dlivre.php?gencod=9782952208154&rid=

    ainsi que sur certains sites de vente d’occasion.

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