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Nicolas Cavaillès, le mort sur l'âne

Le mort sur l’âne – Nicolas Cavaillès

« Brit Haa », c’est le cri du principal protagoniste de cette histoire : un vieil âne de l’île Maurice, qui n’aspire qu’à finir ses jours tranquillement – jusqu’à ce qu’un soir, on lui attache un cadavre sur le dos. La puanteur et le poids de cette charge entraînant le pauvre animal dans une course effrénée, voici le fil conducteur qui nous mènera d’un bout à l’autre du roman de Nicolas Cavaillès, pour un voyage à l’intérieur des terres de l’île Maurice, aux côtés d’une bête en proie à la confusion, et d’un narrateur pour le moins expansif.

En effet, l’âne et le mort qu’il charrie sur son dos sont surtout prétexte aux monologues impromptus d’un conteur invasif – qu’il se fasse guide touristique du territoire de l’île dont il égrène les noms de lieu, les anecdotes, et autant de réflexions que cela lui inspire, qu’il s’improvise historien ou encore biographe, romançant par exemple une anecdote de jeunesse de Baudelaire, ou relatant la vie et la mort tragique du musicien Kaya.

Formellement, le texte est à l’image du parcours erratique de son personnage, empruntant des détours constants, qui s’étalent volontiers sur plusieurs courts chapitres avant que le narrateur ne se résigne à reprendre le fil de son histoire.

L’hostilité poisseuse de ce chaos attisa sa rage, mais lorsqu’il voulut donner à sa fuite un nouveau rythme, plus rapide, l’âne qui ne savait pas comment s’extirper de là se retrouva soudain hors de la forêt, sur le chemin de crête du cratère.

La légende veut qu’il se soit alors mis à marcher sur ce sentier circulaire, et qu’il en ait fait plusieurs fois le tour, sans s’arrêter, plusieurs heures durant, les yeux à terre, concentré sur son progrès permanent, attendant mystérieusement que survienne une solution à son problème de cadavre – comment s’en débarrasser.

Par son dispositif d’énonciation, son usage de la figure animalière, ou encore par sa forme, courte, Le mort sur l’âne se présente à nous comme un apologue, longue fable ou conte philosophique. Nous autres, lecteur/ices, serons comme naturellement tenté-e-s de percer la métaphore de l’âne qui cavale avec un mort sur le dos, pour en dégager un sens. Une analogie de la vie comme fuite déboussolée vers la mort, peut-être, voire de la condition humaine en général ? Cet âne ne serait-il pas une sorte de Sisyphe ?

Ou bien, puisqu’il s’agit, aux dires du narrateur, d’une vieille légende créole qu’il s’est donné pour mission de nous raconter, c’est sans doute qu’une vérité se cache sous la tradition orale : quelque chose comme l’identité d‘un pays, l’essence d‘une culture et d‘une histoire.

En fait, bien malin qui pourrait percer la symbolique de ce récit, qui se dérobe sous nos tentatives d’en figer une interprétation. Le narrateur ne cesse d’ailleurs de s’attaquer, précisément, à la valeur philosophique alléguée aux récits, aux noms et aux signes.

S’il se dégage de ce livre une portée axiologique, elle concerne moins la trajectoire du personnage principal (qui se caractérise d’ailleurs par une absence totale de compréhension de ce qui lui arrive), que les paysages qu’il traverse, support des considérations et des obsessions du narrateur. Or, celles-ci ont pour objets communs, d’une part, le rôle néfaste de l’homme, tant sur le plan matériel que symbolique ; et d’autre part, le vide, la béance constitutive de toute existence terrestre.

Si maintenant vous me demandez d’où vient cette brèche, je vous répondrai que c’est l’humain, jeté ici-bas comme un touriste sans guide, qui se l’est percée tout seul face à l’immense mutisme de son univers : élan mystique ou rigueur administrative, accès poétique ou besoin de se rassurer, il a voulu combler le silence, il a donné aux lieux des noms – et les lieux ont crevé comme de vieux pneus. Tout ce qui s’en est suivi, tautologies et malentendus, fantasmes et déceptions, délires et hurlements, tout procède d’un vide initial qui est l’absence de l’humain dans la démiurgie de la Terre qu’il veut et croit posséder. Au Trou-aux-Cerfs, il n’y a plus ni cerfs ni aristocrates en costume de chasse : seuls restent le trou en quoi ils ont tous sombré, et son nom, leurre prosaïque échouant à pallier son absence d’identité.

Foncièrement pessimiste, le narrateur évoque les apports et les transformations matérielles apportées à l’île par les hommes, au cours de l’Histoire, et en dresse un bilan peu glorieux : l’introduction d’espèces vouées à l’exploitation et au travail, comme les ânes, la destruction d‘autres espèces, comme le dodo, et, aboutissement suprême de cette invasion occidentale, des flots continus de touristes interdisant toute jouissance de la nature sauvage de l’île.

Sceptique au sens philosophique du terme, il met également un frein à toute velléité d‘identification anthropomorphique, et dénie tout fondement à l’acte d‘appropriation des choses par le langage : il nous raconte combien les noms assignés aux lieux tiennent de l’anecdotique, du contingent, et disent à la fois toute la futilité, l’égotisme et la prétention des hommes dans leur rapport à la nature.

Cavaillès île maurice carte

La toponymie de l’île l’illustre à merveille : mi-description géologique tenant de l’évidence (le trou), mi-importée de faits humains insignifiants, forcément tombés dans l’oubli. Non contentes d’être d’une absolue inanité, ces dénominations arbitraires que sont les noms détruisent la nature qu’elles prétendent essentialiser. Sur l’île Maurice, toute volonté humaine à construire du sens achoppe sur une nature aux reliefs indisciplinés, irréductibles, rétive à la projection des fantasmes – ceux du géographe comme ceux du poète.

Tous les efforts que je fais seront déçus, et les fatigue et lassitude qui s’ensuivront accroîtront mon amertume, et cette spirale n’aura de fin qu’au moment où je cesserai d’aller quelque part, où je refuserai aux lieux l’illusion d’une identité propre, d’une existence abstraite : partout le même néant sauvage, indomptable, qui ne change de nature et d’apparence que dans mon esprit lâche et qui ne saurait faire de moi autre chose qu’un étranger, un colon, un usurpateur, sédentaire par faiblesse, exploitant par vilenie. Rien n’est à moi, nulle part le monde n’est ma maison, et tous les drapeaux que j’y plante ne flottent que dans le vent de mon égotisme, pour mieux retomber et s’enrouler autour de leur piquet lorsque mes illusions s’effritent.

Le mort sur l’âne s’inspire allègrement du nihilisme et de la philosophie du désespoir de Cioran. Nicolas Cavaillès, est d’ailleurs traducteur et spécialiste du philosophe roumain, et certaines de ses pages pourraient passer pour des pastiches.

Alors, comme chez Cioran, il ne faut pas sous-estimer la part d’humour et de dérision, constitutives du style et du propos de ce livre. Ainsi, l’ambivalence est au cœur du texte, dont l’ironie semble hanter chaque ligne :  l’écrivain-narrateur s’écoute parler, il le sait, il en joue. Se crée ainsi une sorte de connivence, avec le/la lecteur/ice, qui donne au texte tout son charme.

Ainsi en va-t-il de tous ces noms de lieux : dénigrés pour leur vacuité, on se complaît malgré tout dans leur recensement, et d’ailleurs l’auteur semble en faire l’inventaire pour le pur plaisir de les faire sonner, ou de s’aventurer dans des hypothèses de sens farfelues. Critiquant l’inanité du langage, il peut en jouir autant qu’il la déplore : émane alors du récit, de ses considérations sur le néant et la mort comme de ces énumérations de noms de lieux et de pays, une beauté poétique insolite.

Conte philosophique à la morale introuvable mais à l’esthétique manifeste, Le mort sur l’âne prend donc un malicieux plaisir à nous balader (dans tous les sens du terme), au grès d’un périple dont la finalité n’est finalement nulle part ailleurs qu’en lui-même, pour la beauté de la langue et des paysages.

Le mort sur l'âne, Nicolas Cavaillès

 

Le mort sur l’âne, Nicolas Cavaillès 

Editions du Sonneur, 2018 

Anne.

 

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Anne
Chroniqueuse

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