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Nadia Hashimi – Si la lune éclaire nos pas

Le titre du roman de l’écrivaine afghane Nadia Hashimi regarde une lune qui nous regarde. Ici, l’astre lumineux révélé par l’obscurité éclaire les pas de ceux qui vivent la nuit et leur souvenir d’avoir connu le jour, un jour. Il dévoile le geste de ceux qui tirent le rideau, de ceux qui tentent de vivre en-dessous mais aussi celui de ceux qui, même en ayant le pouvoir de le faire, ne le rouvrent pas. Il s’agit d’une traversée dans l’insoutenable mais l’auteure choisit de la raconter avec douceur, privilégiant la tendresse, plus propice à la prise de conscience que la peur. On se réserve toutefois de souffler – gémir – entre deux pages, quand les protagonistes eux-mêmes n’en n’ont ni le temps ni la force.

Le roman relate l’histoire de Fereiba, petite fleur afghane qui devient grande, très grande, épouse, puis mère sur les terres tourmentées de Kaboul. Son existence entière est contée, de ses pensées secrètes aux voiles qui les recouvrent par sagesse, par pudeur puis par obligation, de celle qui annihile tout ou presque. Tout est écrit, des espoirs semblables à toutes les femmes du monde jusqu’aux cicatrices invisibles qui déforment les rêves,  les valeurs, mais n’atteignent jamais l’amour.

Sur une terre hostile, l’amour pousse comme une herbe folle.

Le roman plonge dans Kaboul la belle, historique, poétique, jusqu’à son achèvement culturel. Une ville qu’on a envie d’étreindre autant que de fuir. Ses vers délicats parfumés au jasmin puis écrasés comme de mauvaises herbes par les bottes des talibans, effleurent le nez à chaque ligne. On en découvre d’autres mots pachtounes (la poésie pachtoune est une rébellion orale traditionnelle : Lelanda i, « petit serpent venimeux », formée de deux ou trois vers), que les femmes ont repris à leur compte et il ne s’agit plus de venin, mais de bon sens.

Taliban, tu m’interdis d’aller à l’école. Je ne deviendrai jamais médecin. Pense à une chose : un jour tu tomberas malade.

Le roman sombre dans l’épopée tourmentée de Salim, fils de Fereiba, de son environnement apaisant, près d’une mère respectée et d’un père « qui rassemble », à sa chaire déchirée par les grillages des camps, de Grèce ou d’Italie. Le bourdonnement de ses souvenirs pique les yeux. Celui de ses espoirs fait de la survie, la vie et retient la respiration, comme si l’espace d’un instant, le lecteur pouvait se trouver là, sous cette tente mouillée, sous ce camion prêt à l’embarcation vers l’Italie, les poumons éreintés de gasoil. Le lecteur sait. La mère, Fereiba, ne sait pas. Rongée d’angoisse, elle tente de sauver ses plus jeunes enfants, ignore ou se trouve Salim, ni comment ce monde se charge de l’abîmer, lui, son fils adolescent, à la peau encore imberbe. Grandir, vite. Mourir, plus tard. Rejoindre ceux qu’on aime, tout de suite. Un code de l’urgence vite assimilé, entre deux coups de feu.

Je voulais que mes enfants aient une vie d’enfants. Je voulais qu’ils rient, qu’ils jouent… qu’ils apprennent. Je voulais qu’ils fassent les choses que j’aurais dû faire quand j’étais petite.

Fereiba la mère, Salim l’aîné, Samira, la petite fille devenue muette, Aziz, le bébé aux poumons bleus, voici la famille qui doit vivre et fuir Kaboul, sans Mahmoud, le père, déclaré ennemi du régime, exécuté un beau matin par les talibans, pour l’exemple. Dans l’espoir d’atteindre Londres, les voici traversant l’Iran, la Grèce, la Turquie, l’Italie et ses camps, puis ceux de la France.  Comme des milliers d’autres. Mais ceux-là, nous n’ignorons pas leur nom.

Dormir dans un lit, le silence alentour, la bouteille d’eau à portée de main, prennent tout leur sens avec le livre de Nadia Hashimi dans les mains. La reconnaissance se bat avec l’amertume. « Si la lune éclaire nos pas » interroge une humanité de plus en plus en peine à se faire entendre. L’hostilité pour tout accueil, un monde vide d’empathie tout au long et au bout de la route, est décrit dans ce livre, sans fausse larme, sans parti pris, via des faits et des cœurs qui les éprouvent, juste. Bien sur, des bras accueillent, saisissent, s’énervent. Mais pas assez. On ne le ressent que trop, en refermant l’ouvrage, un hurlement inaudible coincé dedans. Celui de Fereiba et de tant d’autres.

Son souvenir sera une fleur piquée dans le turban de la littérature. Dans sa solitude, chaque sœur pleure pour elle.

 

Nadia Hashimi
Si la lune éclaire nos pas
Éditions Milady Littérature
2016
512 pages

Kattalin

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Kattalin
Chroniqueuse

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