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Shih-Li Kow La somme de nos folies

Shih-Li Kow- La somme de nos folies

La Malaisie, pays de l’Asie du Sud-Est réputé pour ses plages et ses régions tropicales. Tout le monde connait sa capitale Kuala Lumpur, mais qui donc est au courant qu’une petite ville du nom de Lubok Sayong existerait non loin au Nord? Il s’agirait d’un lieu issu de l’imagination colorée et débordante de Shih-Li Kow qui signe son premier roman, La somme de nos folies. 

L’intrigue se déroule donc au coeur de Lubok Sayong, qui a la particularité topographique d’être situé dans une cuvette entourée de montagnes et au milieu de deux rivières et de trois lacs aux origines mystiques nourrissant d’anciennes légendes. Chaque année, les habitants affrontent avec flegme et nonchalance les inondations entrainées par la crue des cours d’eau avoisinants. D’ailleurs, c’est la principale particularité du coin, car il n’y a  pas de temple ancestral, de rizières à visiter et les villageois s’efforcent donc de transmettre les récits folklorique liés à la météo et à la cartographie du coin plus que de réels savoir faire qui tombent peu à peu dans l’oubli.

« Attention aux maladies véhiculées par l’eau, répétaient les gens de la capitale. Attention aux crocodiles et aux serpents. Attention de ne pas marcher sur la carcasse pourrie d’une bête morte. Gare au choléra. Gare aux tourbillons et aux courants. Ils publiaient des consignes de survies dans des journaux qui n’étaient pas distribués ici et qu’on lisait dans la capitale en sirotant un café latte frappé, bien installé chez Starbucks. Gare à la vie.»

Cette année par contre, l’inondation est plus violente que jamais et annonce peut-être des choses mémorables ou même un renouveau… C’est en tout cas ce que semble penser Mami Beevi puisqu’elle décide de libérer son poisson à museau de chien dans les eaux tumultueuses, cédant à un pressentiment. Mami Beevi, c’est un peu la grande-gueule de Lubok Sayong, celle qui raconte des histoires sur tout et tout le monde sans que l’on sache où est le vrai et où est le faux,  et celle qu’il ne faut pas déranger sous peine de déchainer son mauvais caractère.
Elle tient d’ailleurs la Grande Maison aujourd’hui transformée en Bed & Breakfast construite par feue son père, flanquée de colonnes tarabiscotées et de chambres à thèmes pour chacune des nombreuses jolies épouses qu’il a eu. Shih-Li Kow place à ses côtés des personnages aux personnalités marquées: le lady-boy exubérante et au coeur tendre Miss Boonsidik, le retraité calme et routinier Auyong et enfin Mary Anne. Cette dernière sort tout droit d’un orphelinat où toutes les occupantes portent le nom de Mary-quelque-chose, y compris le chat Mary Matou et se retrouve par un concours de circonstances malheureux dans les pattes de Mami. Forcés à vivre les uns avec les autres, tout ce petit monde va créer une famille à part, renforcée par les petites particularités de chacun.

« Dans les histoires de famille de Mami, il y a autant de monde que de nouilles dans une soupe, on a vite fait de s’embrouiller. J’étais persuadée qu’elle inventait au fur et à mesure. De nouveaux détails apparaissaient chaque fois qu’elle racontait le même épisode. J’aurais voulu prendre des notes, avec des dates précises, pour voir si ça collait. Elle s’est même emparée de ma propre histoire, je faisais désormais partie de cet enchevêtrement compliqué qu’elle dévidait dans sa tête. A mon tour, je suis devenue une petite nouille flottant dans sa soupe.»

Le micro-univers crée par Shih-Li Kow est un mix subtile entre réalité et fantaisie, désenchantement et rêverie. Elle y met en scène des protagonistes marqués, francs et issus de différents horizons, dressant ainsi un portrait touchant et fidèle de la Malaisie et de ses influences culturelles et religieuses malaises, indiennes, chinoises et européennes. Lubok Sayong est le théâtre de scènes quotidiennes oscillant entre tolérance et crêpage de chignon, valeurs ancestrales et souhait de modernisation. Car pour survivre, il faut bien que cette ville s’efforce tant bien que mal à tirer profit de la plus petite chose pour en puiser un attrait touristique, quitte parfois à risquer une démystification importante et significative culturellement parlant.
De plus,en jonglant entre Mary Anne et Auyong comme narrateurs, deux personnages aux caractères, à l’âge et à la culture diamétralement opposés, Shih-Li brosse un large portrait attendrissant et cocasse de son pays. Dans ce premier roman, il y a une multitude d’histoires et de points de vue qui se heurtent ou se complètent; ceux des locaux et des touristes, ceux des villageois et des politiciens, le tout agrémenté par les récits rocambolesques de Mami Beeve et l’imagination débordante de la jeune Mary Anne.

Au final, dans ce village de Lubok Sayong au premier abord paisible, chacun prend soin de son grain de folie personnel, de ses lubies bouillonnantes et la somme de tout cela forme un joli roman-feux d’artifice. A la fois tendre et incisif, La somme de nos folies est une chronique d’un quotidien aux facettes aussi colorées que ses personnages.

« Il se passe des choses ici, il s’en passe ailleurs. C’est toujours pareil. »

Shih-Li Kow La somme de nos folies

Traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier
Editions Zelma
384 pages
Caroline

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Chroniqueuse

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