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Davide Enia – La Loi de la mer

Pendant plus de trois ans, l’écrivain sicilien Davide Enia s’est rendu sur l’île de Lampedusa, le point le plus au Sud de l’Europe, où arrivent les bateaux de migrants provenant d’Afrique, au terme de leur traversée de la Méditerranée. Voyageant tantôt seul, tantôt accompagné de son père, il est allé à la rencontre des habitant.e.s de l’île, notamment celles et ceux qui accueillent et secourent les réfugié.e.s à leur arrivée. La loi de la mer est le résultat de ces années passées à séjourner régulièrement auprès d’eux et à recueillir leurs témoignages.

« Le premier débarquement, on ne l’oublie jamais », me répétaient, mi-sérieux mi-facétieux, ceux qui en avaient vu plusieurs.

Ils avaient raison.

On était en novembre, le matin.

Le dîner pendant lequel Paola et Melo nous raconteraient leur premier débarquement aurait lieu le soir de ce jour-là.

Mon père et moi venions d’atterrir à Lampedusa.

Nos yeux étaient encore vierges.

Pétrifié, je regardais la scène avec ébahissement : des gens, sauvés en pleine mer par les gardes-côtes la nuit précédente, des hommes, des femmes et des enfants tenaient debout sur les trois vedettes qui aborderaient tour à tour pour les faire descendre.

Ils étaient extrêmement nombreux. 

Enquête, éléments autobiographiques, compilation d’entretiens… Ce texte navigue entre plusieurs genres. Davide Enia reconstitue sous la forme d’un récit, selon une structure et un déroulé qui relèvent du travail littéraire bien plus que de la chronique, une histoire collective et une histoire personnelle.

 Ainsi, le livre semble s’articuler autour de deux événements : le premier est l’incendie meurtrier survenu le 3 octobre 2013 au large de l’île, qui causa le naufrage d’un bateau de migrants et fit 366 morts. Les récits des plongeurs, médecins, garde-côtes, bénévoles d’ONG et habitants, tournent autour de ce drame sans parfois même parvenir à l’évoquer frontalement. Un traumatisme collectif dont chaque nouveau débarquement, chaque nouveau naufrage, sonnent comme les répliques.

Le second, c’est la rechute du cancer de son oncle Beppe survenue à l’époque de ces voyages. Tant par le présent de sa maladie qu’à travers les souvenirs communs qu’il partage avec les Enia père et fils, l’histoire de cet oncle sert aussi de fil conducteur au récit du neveu.

Bien sûr, aucune comparaison possible entre ces deux événements ; mais plutôt la mise en résonance de deux expériences de la mort, de la manière dont elle touche celle et ceux qui en sont les proches spectateurs. Aussi bien celle d’inconnu.e.s venu.e.s de l’autre côté de la mer, et qui du jour au lendemain devient votre problème, que celle d’une personne proche, connue depuis toujours et constitutive de votre existence.

Suivit une longue, très longue pause. Son regard s’était immobilisé sur le mur derrière moi. Sur ce point de la Méditerranée qu’il ne pourrait jamais oublier.

« Quand tu as trois personnes en train de couler près de toi, et cinq mètres plus loin une mère et un bébé qui se noient, tu fais quoi ? Tu vas vers qui ? Tu sauves qui en premier ? Les trois qui sont devant toi, ou la mère et son nouveau-né là-bas ? »

Une question vertigineuse.

La courbe de l’espace et du temps s’inversait, la scène impitoyable se présentait à nouveau devant ses yeux.

Le passé faisait résonner les cris à ses oreilles.

Un géant, ce plongeur.

Invulnérable, en apparence.

Mais un Saint Sébastien criblé de dilemmes obsédants.

« Le bébé est tout petit, la mère très jeune. Ils sont à cinq mètres. Et près de moi trois personnes en train de se noyer. Lesquels sauver, s’ils coulent tous en même temps ? Vers qui aller ? Que faire ? Dans certaines situations, tu penses mathématiques. Trois, c’est plus que deux. Trois vies, c’est une vie de plus. »

Il se tut.

Dehors, les nuages. Il soufflait un vent de sud-ouest, la mer était agitée. Chaque fois, j’ai le sentiment de me trouver face à des êtres qui portent en eux tout un cimetière. 

Si les histoires et les paroles de réfugié.e.s sont présentes dans ce livre, Davide Enia adopte une perspective inédite : celle de rapporter les propos des personnes qui sont à leur contact. Sans prétendre se substituer à un véritable travail de reporter ou de sociologue auprès de la population immigrée, ne présumant pas non plus de ses capacités à se mettre à la place de l’autre pour raconter son histoire, mais parlant d’abord de ses compatriotes, Davide Enia approche son sujet d’un point de vue plus contigu au sien, qu’il peut comprendre et partager.

Les habitant.e.s de Lampedusa sont aux premières loges de l’Histoire. Celles et ceux qui demeurent dans ce lieu d’arrivée et de passage, face à l’urgence d’une situation dont ielles sont les témoins directs, ont une latitude de choix qui contraste fortement avec celle des représentant.e.s des pouvoirs publics. En effet, les témoignages recueillis nous emmènent loin des effets de manches et des raisonnements abstraits, au plus près d’une réalité brute : celle d’hommes et des femmes acculé.e.s par la situation intenable de leur pays d’origine, et qui, amené.e.s à traverser la Méditerranée dans des conditions extrêmement dangereuses, au péril de leur vie, sont soumis tant à la vénalité des réseaux de passeurs, qu’au refus, de la part des Etats européens, de mettre en œuvre les moyens nécessaires à leur survie.

Davide Enia nous dépeint donc l’existence de ceux qui, soit parce que c’est leur métier, soit parce qu’ils ne voient pas comment détourner les yeux, n’ont d’autre choix que de s’organiser pour accueillir le plus décemment possible celles et ceux qui débarquent sur leurs plages.

« Je n’oublierai jamais cette scène. J’étais devant la télévision, on passait L’Isola dei Famosi. Melo pianotait sur l’ordinateur. Il pleuvait. A un moment, on entend des voix. Plein de voix. Je me lève, je sors dans la nuit sous la pluie et je vois surgir de l’eau une quantité énorme, incalculable de gens. Aussitôt je dis à Melo : “C’est un débarquement.” On se regarde dans les yeux et on dit tous les deux : “Il faut tout fermer.” Et j’ai à peine prononcé ces mots que je m’exclame : “Putain mais t’entends ce qu’on dit ? Il faut aller les aider.” Et on est sortis. »

Elle écrasa sa cigarette dans le cendrier puis regarda ses mains et ses doigts, comme si le passé était resté sous ses ongles.

Dans un style à la fois limpide et poétique, Enia brosse plusieurs portraits, dont certains marqueront durablement le/la lecteur/ice. A commencer par celui, inoubliable, de ce plongeur sicilien à carrure de géant qui raconte les conditions dans lesquelles il doit aller repêcher les naufragés. Sauver des vies, par là  même en condamner d’autres, puis devoir également plonger chercher les cadavres de ceux qu’on n’a pas pu secourir. Il y a aussi les médecins, qui constatent les séquelles de viols sur les corps de toutes jeunes femmes, les conséquences de la faim, de la soif, de l’épuisement, et qui se coltinent l’examen des dépouilles après les naufrages. Avec empathie mais sans rien occulter, Davide Enia dresse un  diagnostic psychologique alarmant de plusieurs personnes qu’il interroge, dont l’état de choc post-traumatique est patent.

Mais ce qui fait de La loi de la mer un livre inoubliable est, enfin, la manière dont Enia se ressaisit des faits et des paroles évoqués dans un récit personnel. La relation qu’il entretient avec son père et son oncle, la manière dont celle-ci évoluera au fil de leurs voyages communs et de la maladie de ce dernier, constituent la trame de fond de son livre. Comme dans son précédent roman, Sur cette terre comme au ciel, les rapports familiaux, notamment entre les hommes d’une même famille, sont un matériau essentiel de son travail littéraire. Il excelle à les évoquer, donnant lieu à des passages extrêmement justes et touchants.

Le Sud souffre d’une difficulté à communiquer venue d’une culture séculaire où se taire est une preuve de virilité. « Omo di panza » est une manière flatteuse de désigner celui qui est supposé avoir assez d’estomac pour tout garder pour lui : les doutes, les secrets, les traumatismes. C’est un trait distinctif du paternalisme : les garçons apprennent dès l’enfance l’art de se taire. Parler, c’est une activité de fímmina. Les faibles parlent, les vrais mâles restent muets. La consigne du silence, seuil de ce roc presque inébranlable qu’est l’omertà, est une condition sine qua non d’intégration. Bref : « A megghiù parola è chìdda ca’ un si dice, la meilleure parole est celle qu’on ne dit pas. »

De fait, mêler ainsi des pans de sa vie personnelle n’est pas une manière de se mettre au premier plan, dans ce qui serait une occultation égotiste du sujet premier de son livre. Il y a au contraire là une certaine humilité, à ne pas perdre de vue le prisme à travers lequel on vit les choses, ni le lieu d’où l’on en parle. Davide Enia fait preuve de ce talent indéniable, qui consiste à rester à la bonne hauteur et à la juste distance : observer sans s’immiscer, puis raconter sans adopter une posture de surplomb. Ce faisant, il nous transmet cette présence discrète mais attentive aux choses, qui nous les rend palpables et concrètes, et parvient à nous faire prendre conscience de l’Histoire qui se déroule sous nos yeux.

Davide Enia, La loi de la mer

La loi de la mer, Davide Enia

Traduit de l’italien par Fançoise Brun

Editions Albin Michel, 2018.

Anne.

 

 

 

 

 

 

 

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Anne
Chroniqueuse

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