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Alexandre – Les livres, l’univers et le reste

Ouvrir les portes de sa bibliothèque à quelqu’un est un acte à la fois excitant et terriblement intime. Car on se dévoile totalement, on se met à nu sans retenue ni fausse pudeur. Les livres nourrissent aussi bien notre intellect que notre âme, dit-on, alors il est évident que les romans qui nous ont le plus marqué sont comme des briques dans la construction de qui nous sommes. Certains livres ont changé notre manière de voir, de sentir, de vivre. Les partager créé donc le contact le plus intime qui soit.

Suivez-moi, prenez place et faites attention où vous mettez les pieds. Voici les dix livres que j’emporterai avec moi jusque dans l’au-delà. Je me rends compte que cette sélection présente dix diamants noirs, peut-être même plus sombre que noir, où la face cachée de l’Humain est explorée en large et en travers. Certains de ces livres sont une plongée en apnée plutôt violente, mais soyez rassuré : si vous ne ressortirez pas indemne de certaines de ces lectures, vous ressortirez différents, et c’est bien là tout l’intérêt de la littérature.

NB : le classement que vous découvrez n’en est pas vraiment un d’un point de vue littéraire – ce serait vain. Il s’agit simplement d’indiquer ceux qui m’ont le plus marqué – comme un tisonnier qui, étape après étape, devient rouge vif.

10. A Hell of a woman – Jim Thompson – Editions La Baconnière

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Bondil

Bas-fonds, femme fatale, mallette d’argent et appât du gain : tous les ingrédients du polar classique sont là. Mais l’auteur est Jim Thompson, alors les personnages sont aussi pathétiques qu’hilarants. Peu importe la véritable intrigue de ce roman, ce qui compte est la descente du personnage principal vers le sous-sol des sentiments humains, où s’entassent les bassesses les plus improbables. L’histoire d’une véritable crevure qui entraine tous ceux qu’il croise avec lui dans le caniveau. Cette édition est illustrée par Thomas Ott et son trait si particulier, précis et magnifique, aussi noir que l’est ce roman. L’histoire d’une laideur assumée.

9. Et quelque fois j’ai comme une grande idée – Ken Kasey – Monsieur Toussaint Louverture

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Antoine Cazé

Non, Ken Kesey n’est pas seulement l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il est également l’auteur de ce pur chef d’œuvre, émouvant et poignant. Œuvre pluriel, multipliant les narrateurs et les points de vue, le livre nous plonge dans les affres de la nature humaine par l’intermédiaire de deux frères que tout oppose et qui ne se lassent pas de nourrir les rancœurs et les rivalités. Autour d’eux, toute une galerie de portraits : le patriarche qui refuse de laisser la main, la femme du fils ainé qui se sent de plus en plus à l’étroit dans ce mariage, et des bucherons révoltés dans les forêts de l’Oregon. La nature est omniprésente – forêt, rivière, tempêtes – en contrepoint des sentiments torturés des personnages. C’est l’homme dans tout ce qu’il a de plus complexe, subtil, dévoré par la haine mais désireux de faire une place pour l’amour, des cœurs battants autant pour la vengeance que pour l’amitié.

8. Putain d’Olivia – Mark SaFranko – 13ème Note – réédition La Dragonne

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Annie Brun

Au débat qui consiste à se demander qui de Roméo et Juliette, Héloïse et Abelard, Orphée et Eurydice signe la plus belle et tragique histoire d’amour, je propose Max et Olivia. Ils s’aiment au premier regard, ils se haïssent le lendemain, y retournent, se tirent vers le haut, s’entrainent vers le bas, se déclarent un amour éternel le matin et se font des coups tordus le soir. Rarement une histoire d’amour toxique n’a été aussi bien écrite, rarement on aura disséqué avec autant de justesse ce point d’équilibre entre l’amour et la haine. Rien ne nous sera épargné : c’est crade, c’est jouissif, c’est brutal, mais c’est aussi, toujours, touché par la grâce.

7. Molloy – Samuel Beckett – Minuit

Comme toute l’œuvre de Beckett, ce Molloy est impossible à résumer en quelques phrases. C’est un monde entier, noir et beau, où s’affrontent des questions philosophiques qui nous dépassent, où se télescopent des réalités différentes qui finissent par s’unir et atteindre le sublime. Molloy tourne en rond, se déplace en béquilles puis à vélo, puis disparaît. Un détective est envoyé sur ses traces. Ses capacités physiques diminuent au fur et à mesure qu’il le cherche. C’est à la fois absurde et rempli de sens. Un chef d’œuvre absolu et inépuisable.

6. Les saisons – Maurice Pons – Bourgois

Encore un inclassable, encore un roman impossible à résumer en quelques lignes. Car Les saisons est avant tout une ambiance – poisseuse, pluvieuse, sombre, pourrie. La pluie, tout le temps présente dans le roman, qui tombe sans discontinuer sur le village dans lequel Siméon, le personnage principal, a atterri un peu par hasard. Très vite, il se blesse au pied, et l’évolution de sa blessure donnera lieu à des paragraphes fantastiques, sublimes, envoûtants et répugnants. Siméon est un étranger en Enfer, car personne dans ce petit village ne lui veut du bien. Le voilà seul au milieu d’inhumains. Livre culte, les éditions Bourgois envisageaient une réédition dans leur collection de poche pour le printemps. Espérons que le virus n’aura pas raison de cette initiative car ce livre doit être lu et redécouvert par le plus grand nombre.

5. Red le démon – Gilbert Sorrentino – Cent pages

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Hoepffner

« Mémé sourit de son sourire malveillant, exhibant en même temps et sa dent en or et sa dent brun noir. »

La première phrase donne le ton : il y aura de la grandeur, de la beauté, mais aussi de la crasse et beaucoup de ténèbre dans ce roman. Mémé est l’archétype du personnage détestable, la vieille grand-mère acariâtre à qui tout le monde obéit sans moufter de peur de s’attirer des ennuis. Les ennuis, justement, son petit-fils Red va les accumuler sans vraiment savoir comment s’en dépêtrer. Pour sa grand-mère, il est le Démon, alors il devient son souffre-douleur. Une nouvelle plongée dans ce que l’humain a de plus méprisable, de plus vil, de plus lâche, de plus méchant. Et ses conséquences sur le développement d’un enfant. La violence ne peut qu’engendrer de la violence. Mais tout cela est si délicatement décrit par Sorrentino, auteur majeur malheureusement trop souvent oublié, poète et inventeur de formes radicales, dont chacun de ses romans est une expérience saisissante pour tout lecteur.

4. Un dernier verre au bar sans nom – Don Carpenter – Cambourakis

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy

Le régal pour tout amateur de littérature. Un monument pour tous ceux qui aiment les écrivains, qu’ils ambitionnent de le devenir, ou qu’ils se contentent de les admirer. Un souffle aussi solaire que mélancolique traverse tout le roman, morcelé en fonction de la demi-douzaine de personnages qui le peuple. Tous veulent devenir écrivain, tous ont des rêves grandioses et somptueux. Mais tous vont devoir affronter leur peur, échec, découragement, et quelques uns seulement vont pouvoir goûter les joies, les euphories de la réussite et la gloire. Don Carpenter a un talent rare pour nous faire aimer presque aussitôt ses personnages, à nous les rendre si vivants que notre unique souhait est d’aller boire un verre avec eux et bavarder sur leurs projets en cours.

3. Jérôme – Jean-Pierre Martinet – Finitude

Plus encore que devant Les saisons de Maurice Pons, il faut avoir le cœur bien accroché au moment de faire connaissance avec ce Jérôme. Un homme faussement benêt d’une quarantaine d’années, qui vit seul avec sa vieille mère qu’il déteste (elle l’exècre également, ce qui donne des pages de détestation pure de très très haute volée), obnubilé par une adolescente de quatorze ans qu’il attend à la sortie du collège. Jérôme est une âme noire, un personnage né dans la tourmente et qui ne pourra jamais être sauvé. C’est le négatif parfait de l’être humain tel qu’on aimerait qu’il soit – vertueux, poli, empathique. Non, il n’y a rien de tout ça dans le roman. C’est une plongée dans un puits sans fond, dans la noirceur de l’Humain, dans ses travers les plus effroyables. Et pourtant, pourquoi ce Jérôme fascine-t-il autant ? Car ses faiblesses sont les nôtres, ses renoncements, ses déviances, ses folies sont en chaque être humain. Nous nous efforçons de les enfouir, lui les laisse éclater au grand jour. Jusqu’à l’hallucination absolue, jusqu’à ce que le monde lui-même décide de l’exclure, en le balançant dans un ailleurs indéfinissable. Jérôme est un roman hanté, qui a hanté son auteur (il faudrait un jour écrire une biographie de Jean-Pierre Martinet, écrivain maudit par excellence, qui aura vendu à peine 600 exemplaires de son Jérôme de son vivant), et qui hantera ses lecteurs, y compris les plus aguerris. Tout ce que la littérature peut faire est dans Jérôme, ni plus ni moins : marquer durablement l’esprit, le torturer et le pousser à penser plus loin.

2. Le dernier stade de la soif – Frederick Exley – Monsieur Toussaint Louverture

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt

Restons avec les auteurs maudits et les personnages torturés et instables. Restons avec les vaincus de notre monde, les inadaptés, les pêcheurs célestes et les admirateurs des forces noires. Mais cette fois-ci, penchons-nous sur quelqu’un qui lutte pour ne pas détruire – mais qui échoue. 450 pages d’une confession hallucinée, qui commence par une crise cardiaque et qui se poursuit par des séjours en hôpital psychiatrique. Le narrateur – Exley lui-même puisque le livre est très largement autobiographique – se dévoile sans la moindre retenue, nous fait part de ses obsessions (et elles sont nombreuses), de ses défaites, de ses peurs, de tout ce qui pourrait provoquer une nouvelle sortie de route dans cette vie si ratée. Mais quel personnage touchant ! Un homme qui gît dans le caniveau, en pleurs, mais qui espère encore la grâce. Un homme qui fuit et qui se déteste de ne pas avoir la force de rester. Un homme tout autant dévasté que dévastateur. Chaque phrase est un coup au cœur, chaque mot fait chavirer. Un texte absolument touchant.

1. Bandini – John Fante – Bourgois

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent

Parce que c’est par lui que tout a commencé. Parce que c’est le premier auteur que j’ai lu avec l’envie de tout savoir de sa vie, avec le désir maniaque de l’exhaustivité. Chaque ligne de John Fante, y compris une liste de courses, éveillerait à la fois mon intérêt et mon émerveillement. C’est peut-être la pépite la plus accessible de cette liste, mais c’est aussi la plus essentielle car son personnage de Bandini EST le genre humain. Drôle, bouleversant, râleur, de mauvaise foi, amoureux, trahi, plein d’espoir, abattu, généreux, violent. Tout est là, tout cohabite, et tout est vrai. On passe du rire aux larmes en changeant simplement de paragraphe, et c’est là tout le remarquable talent de Fante. Si vous voulez comprendre ce qu’est un être humain, ses désirs comme ses tourments, ses joies et ses rages, il suffit de vous plonger dans un roman de John Fante.

Alexandre

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