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Guillaume Artous-Bouvet

Collection Raisons poétiques – Entretien avec Guillaume Artous-Bouvet

Guillaume Artous-Bouvet est l’auteur de Prose Lancelot, surprenant recueil d’une dense complexité. Paru à La rumeur libre éditions, ce poète y dirige aussi une collection d’une grande utilité pour penser la poésie. En effet, avec la collection Raisons poétiques, il propose à des poètes de réfléchir la poésie pour démontrer que cet exercice produit aussi de la pensée. Je me suis entretenu avec lui autour de cette collection qui regroupe actuellement trois réjouissants livres.

 
Adrien : Avec la collection Raisons poétiques, vous offrez l’un des rares espaces pour réfléchir la poésie. Comment est venue l’idée et l’envie de la créer ?

Guillaume Artous-Bouvet : L’idée, je dois dire, ne m’est pas venue directement – d’autant que je ne suis pas éditeur! – mais par l’intermédiaire d’Andrea Iacovella, fondateur et directeur des éditions La rumeur libre, à qui j’avais envoyé un manuscrit, et qui m’a donc répondu, de façon assez inespérée je dois dire, en acceptant le principe d’une publication de mon livre de poésie (Prose Lancelot, qui vient de paraître), et en me proposant, par-dessus le marché, de diriger une collection d’essais dans sa maison.

J’ai immédiatement accepté, car cette proposition rencontrait en moi une conviction profonde quant à la poésie, dont je vais essayer de dire un mot.

La poésie m’apparaît comme une activité essentiellement réflexive ou plus exactement pensive, en ceci qu’il n’y a poème qu’à condition d’une perplexité ou, pour reprendre un terme barthésien, d’une “pensivité” concernant le langage. Le poème en ce sens n’est peut-être rien d’autre que l’exercice en langue d’une inquiétude quant à la langue. Il n’y a donc pas pour moi contradiction, mais au contraire nécessaire articulation entre la pratique du poème et la “poétique” réflexive, qu’elle soit d’inspiration critique ou philosophique.

Quant au titre de la collection, il fait signe vers la formule soutenue et méditée par des prédécesseurs aussi illustres que Claude Esteban (Critique de la raison poétique, 1987) et Michel Deguy (La Raison poétique, 2000), qui réinvestissent eux-mêmes un motif d’abord déployé par María Zambrano. Par l’usage du pluriel “Raisons poétiques”, je cherche toutefois à susciter l’effet d’un léger déplacement, en ne nommant pas seulement l’enjeu d’une rationalité immanente au poème – et concurrente de la raison philosophique – mais en faisant signe également vers la cause du poème. La “raison poétique”, c’est donc à la fois la pensée du et en poème, et la force qui provoque le surgissement même du texte poétique.

Vous proposez finalement un espace parallèle à l’écriture du poème pour illustrer cette « pensivité ». Est-ce que choisir Pierre Vinclair pour débuter la collection était un moyen d’éditer directement un poète qui pense la poésie ? Pierre Vinclair fait partie de ces poètes qui œuvrent autant dans l’écriture de poèmes que sa réflexion dans des essais (pas seulement d’ailleurs, il est également directeur de collection).

Guillaume Artous-Bouvet : En effet, j’ai sollicité Pierre Vinclair (que j’avais lu par ailleurs, et avec qui j’étais entré en contact via sa revue Catastrophes, où j’avais publié quelques textes), car il me semble faire partie de ceux qui, aujourd’hui, s’efforcent de faire vivre le poème dans la littéralité de sa “sauvagerie” sans craindre de réfléchir cette pratique en s’interrogeant sur ses conditions de possibilité – de penser, en somme, ce qu’il appelle lui-même “l’objet du poème” sans le tenir pour une évidence constituée. Il y a là une exigence (car il s’agit de s’inquiéter de ce que l’on fait en écrivant) et une générosité (car il s’agit aussi de donner ses raisons, et d’ouvrir la lecture) frappantes.

L’essai qu’il m’a proposé, Prise de vers, m’a immédiatement convaincu par son ambition et sa radicalité, puisqu’il s’agit de nommer, malgré les réserves d’usage, l’essence même du poème: Pierre y reconnaît d’abord l’opération d’une prise qui appelle moins la sophistication d’une lecture que la réponse d’un effort réciproque où s’éprouverait l’intensité peut-être déchirante d’une énergie. Moins que son sens, donc, c’est bien l’étreinte fragile de sa tentative (à dire) qui constitue le fait propre du texte poétique. Thèse forte, comme vous le voyez, qui méritait d’être publiée en tant que telle.

Quant à l’esprit de la collection, ce premier ouvrage signale que j’entends – pour le moment du moins – donner à lire des réflexions adossées à une pratique et que je me limite par conséquent à publier des essais de poètes, et non… d’essayistes : l’enjeu étant de rendre visible et lisible l’inquiétude du poète “pratiquant” quant à la poésie, et non une réflexion séparée, quels qu’en puissent être l’intérêt et la force théorique.

Pourtant avec les deux publications suivantes : L’amitié avec Claude Lanzmann de Michel Deguy (qui est bel et bien poète) et A comme Babel de Guillaume Métayer (qui est lui traducteur), la collection aborde la poésie de manière moins frontale. Michel Deguy parle d’un cinéaste et Guillaume Métayer parle de son métier de traducteur. Était-ce un moyen d’ouvrir le champ de la raison poétique ?

Guillaume Artous-Bouvet : Vous avez tout à fait raison, les deux ouvrages suivants n’envisagent pas la poésie dans sa singularité séparée, mais bien dans son rapport à une double altérité : celle du cinéma (L’Amitié avec Claude Lanzmann) et celle de la langue étrangère (A comme Babel – par Guillaume Métayer, qui, s’il est connu comme traducteur, a toutefois publié plus d’un recueil de poèmes…).

L'amitié avec Claude Lanzmann Michel Deguy couvertureC’est que, pour reprendre l’expression fameuse de Michel Deguy, “la poésie n’est pas seule”: elle ne saurait se pratiquer ni se penser dans l’espace retiré d’une insularité où elle croirait fonder quelque essentielle pureté. La poésie n’a lieu, c’est du moins ce dont témoignent fortement ces deux ouvrages, que sous l’impératif d’un débat incessant avec ce qu’on pourrait nommer, d’un terme badiousien, ses “conditions”:

1/ Le livre de Michel Deguy revêt à cet égard une importance certaine à mes yeux : il montre comment, sous la pression de l’événement historique en son occurrence déchirante, c’est le film (Shoah, de Claude Lanzmann) qui “tient lieu”, en quelque sorte, de poème là où le poème semble soudainement impossible (comme semble le suggérer Adorno). Le poème après Auschwitz, ce serait donc le film, mais un film qui appelle, d’une certaine façon, au dialogue avec le poème – et le poète. Il ne s’agit donc surtout pas d’un renoncement au poème et à la poésie, mais d’une ouverture lumineuse et vibrante du poème à son autre (le cinéma).

2/ Quant au livre de Guillaume Métayer, il nous rappelle qu’il n’y a de poésie qu’en traduction: d’abord parce qu’il n’y a pas de langue pure de toute autre langue – en ceci que toute langue est tramée et tissée de passages incessants d’une langue à l’autre ; ensuite, parce que l’écriture du poème, fût-il apparemment monolingue, n’est jamais qu’un débat avec la sourde altérité du phénomène, ou de ce qu’on peut appeler d’un terme plus général l’expérience (ou “la vie”). Babel est donc non seulement le nom de la différence des langues, mais aussi celui, plus secrètement sans doute, de la différence entre les mots et les choses. L’inquiétude joyeuse du traducteur rejoint dès lors pleinement celle du poète.

Le pluriel du nom de votre collection laisse entendre également la pluralité de la poésie contemporaine. Toutefois, j’ai du mal à imaginer que vous publierez des poètes qui sont à l’opposé de vos affinités. Mes lectures de poésie sont très variées et j’aimerais pouvoir avoir les raisons poétiques de poètes telles que Florence Pazzottu, Charles Pennequin ou encore Liliane Giraudon. Est-ce que je me trompe en pensant que vous ne pouvez illustrer qu’une partie de la poésie contemporaine ou avez-vous l’ambition plus vaste de donner la parole à n’importe quel poète ?

Guillaume Artous-Bouvet : En effet, le pluriel signale la diversité (au moins juridique) des possibles raisons poétiques, dont je ne souhaite pas nécessairement assurer la compossibilité à l’intérieur de ma collection : contrairement à ce qui pourrait être l’apparence, donc, je n’ai pas choisi les auteurs que j’ai publié en fonction de mes affinités littéraires et esthétiques, mais plutôt selon la consistance de leur effort et de leur réflexion, adossés en effet, comme je le disais, à une tentative poétique constituée.

Je pourrais ainsi tout à fait donner à lire les “raisons” de Florence Pazzottu, Charles Pennequin ou Liliane Giraudon, pour autant du moins qu’elles se déploient dans un texte dont la densité et la force théorique me paraissent mériter publication. Pas “n’importe quel” poète, donc, mais un ou une poète à la fois capable de poésie (donc publiant), et de pensée !

Est-ce que vous imaginez donc publiez un texte qui viendrait penser la poésie mais serait opposé aux textes que vous avez déjà publiés ? Les livres de votre collection peuvent-ils venir se confronter dans un débat d’idées ?

GA comme Babel Guillaume Métayer couvertureuillaume Artous-Bouvet : Oui, il me paraît tout à fait envisageable de publier un livre qui vienne contredire une proposition antérieure: j’évoque, dans le texte de présentation de la collection, l’idéal d’une “disputatio féconde”.

J’imagine donc – rêveusement sans doute – d’instituer un lieu où le débat devienne ou redevienne ce qu’on peut croire qu’il devrait être : non le symptôme insu et confus de la séparation impérialiste d’un champ, mais l’exercice d’un partage de la pensée, c’est-à-dire le lieu d’une rencontre à propos de l’objet d’un désir commun – ce qui suppose malgré tout, comme vous le suggérez, l’élément d’un certain consensus quant audit objet (le poème et la poésie), qui rende au moins le dialogue possible. Seuls des livres futurs pourront toutefois témoigner de la réalité de ce qui n’est encore qu’une intention.

 

Y a-t-il des projets de publications qui vont de ce sens ?

Guillaume Artous-Bouvet : Le prochain livre à paraître, en 2021 si tout va bien, est un essai de Christian Doumet qui interroge ce qu’on pourrait appeler le “métier d’écrire”: il y dresse un inventaire de gestes de poètes et d’écrivains, en considérant l’écriture comme un “faire”, comme une pratique qui s’inscrit donc à même la vie.

Le poème ne s’y découvre plus seulement comme la conséquence d’un pro-duire (“poïétique”, au sens grec), mais bien aussi comme l’horizon d’une gestique qui accompagne l’ensemble des mouvements d’une existence, fussent-ils les plus élémentaires et les plus humbles. Thèse qui, si elle n’entre pas bien sûr en opposition frontale avec les propositions d’un Vinclair, d’un Deguy ou d’un Métayer, dit peut-être encore autre chose de la poésie, de ses pouvoirs et de ses enjeux.

À propos Adrien

Passionné de poésie contemporaine et attaché à l'écriture sous toutes ses formes, engagée ou novatrice.

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