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Éric Richer La rouille

Éric Richer- La rouille

La rouille est une gangrène qui ronge les surfaces, les effrite et les réduit en poussière. La rouille est synonyme d’immobilité et de détérioration, et c’est aussi le tout premier roman d’Eric Richer, publié par les Editions de l’Ogre.

Au coeur d’un pays post-soviétique marqué par la misère et l’ennui, Nói évolue dans la casse automobile tenue par son père. Entre les tours de voitures défoncées, il se balade suivi par Black Shark, un requin goudronneux dont les méandres se déclenchent quand le jeune adolescent se défonce au détergeant. Malgré son âge encore jeune, il est hanté par beaucoup de choses: l’abandon par sa mère, dont il cherche compulsivement le visage dans les films asiatiques téléchargés sur sa vieille tablette, le Kännöst, rite initiatique infâme traditionnel à son pays qui le guette et surtout le souvenir douloureux de Lupus, son chien tué violemment par son grand-père tyrannique.

« un gros routier s’endort sur une glissière, au pied de son 38 tonnes crevé, la tête comme un futur exécuté
une église décatie, une parabole à la place de la croix
un toboggan sans sa pente, démontée
une meute de chien qui course un lapin
un jeune sur sa mobylette charrie son père, qui tient en l’air sa perche à perfusion, cathéter dans le bras
un vieux et ses fagots en désordre sur son dos, hérisson voûté sur ses deux jambes »

Nói est abimé, physiquement et mentalement par la tristesse et l’absence de joie qui plane sur l’ensemble de son univers: à la maladresse de son père, la brutalité et la bêtise des jeunes qu’il fréquente et la haine profonde qu’il entretient à l’égard de son grand-père vient s’ajouter un paysage terne et morne.  La casse et ses cadavres rouillés, la forêt sombre et le ciel bas sur lesquels semble ne jamais paraître un rayon de soleil. Seul son oncle lui apporte un peu de réconfort et tente de lui sortir la tête de l’eau.
Eric Richer brosse le portrait d’un pays en déclin, oublié et scindé entre les des coutumes anciennes répétées malgré leur absence de sens et leur barbarie primitive et une survie de chaque instant. Bien que cette nation soit fictive, elle fait douloureusement écho à une réalité bien présente dans certains pays de l’Est: le désœuvrement croissant, la rouille qui s’installe à travers les générations jusqu’à l’épuisement.

A travers le Kännöst, Eric Richer cristallise le passage de l’enfance à l’âge adulte: si ici il s’agit d’un rite physique et brutal, quitter l’adolescence pour se plier aux règles du monde adulte est souvent traumatisant. Nói pousse comme il peut à travers cette famille dévastée, malingre et tortueux comme une mauvaise herbe qui s’accroche malgré tout. Black Shark, en réincarnation fantasmagorique de son fidèle Lupus et personnification de son propre mal-être et de sa détresse grandissante, lui montre le chemin de son aileron, lui laisse entrevoir des moments d’accalmie rythmées par la défonce au détergents. Comme le requin, lorsque l’immobilité le gagne c’est la fin et la longue chute dans les abimes du monde.

La Rouille est un premier roman d’apprentissage sans issue; l’auteur y écrit sur l’errance du corps et de l’âme, la gangrène qui gagne tout, jusque dans les moindres recoins et laisse un arrière goût métallique de vie gâchée. On y découvre Eric Richer, sa plume concise et mélancolique et la profondeur de ses personnages. La lecture est prenante, saisissante même, par sa tristesse et sa course contre l’oubli, si humaines.

« Nói, désarmorcé. La libère. La laisse aller. Il se traîne jusqu’au quad, minable. Ranime le Grizzly. Torchon. Aspirer. Accélérer. Le squale spirale autour de lui. Pue l’huile brûlée. Il veut y aller. Alors ils y vont. Sans destination. Nói Laisse le Grizzly conduire. Le requin déchiquette les arbres, lacère les bagnoles, essaie de couper sa laisse, repeint le ciel en noir, salit le monde. »

Éric Richer La rouille

Editions de l’Ogre
384 pages
Caroline

À propos Caroline

Caroline
Chroniqueuse

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