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Daniel Mennerich Greenwich Village

Hettie Jones — Drive

Un peu plus de six mois après la parution de la nouvelle édition augmentée du fascinant Beat Attitude, Femmes poètes de la Beat Generation qui regroupait les écrits inédits en France d’une dizaine de poétesses américaines, les éditions Bruno Doucey prolongent leur geste d’exhumation des autrices beat en traduisant Drive, un recueil bilingue de poèmes d’Hettie Jones paru en 1998 aux États-Unis et dont les quelques textes présents dans Beat Attitude attiraient déjà l’attention par leur puissance d’évocation.

Née Cohen en 1934 à New York, Hettie Jones est une figure centrale du Greenwich Village de la fin des années cinquante et de la Beat Generation. Avec son mari LeRoi Jones, poète et dramaturge noir, elle organise de nombreuses soirées où se côtoie toute la Beat Generation et lance la maison d’édition Totem Press et la revue Yugen qui dénichent et publient de jeunes poète·sse·s comme Diane di Prima, Allen Ginsberg, William Burroughs, Gregory Corso ou Jack Kerouac. En 1965, après l’assassinat de Malcom X, LeRoi Jones s’éloigne des beats, quitte Greenwich pour Harlem, devient Amiri Baraka et lance le Black Art mouvement, courant artistique du Black Panther Party. Hettie Jones élève alors seule leurs deux filles dans l’East Village où elle vit toujours, et continue d’écrire et d’enseigner la poésie. En 1990, elle publie How I became Hettie Jones, une autobiographie qui dépeint l’effervescence de la scène beat et la galère de concilier vie artistique, conjugalité et maternité.

Yugen magazine Hettie Jones

« j’ai toujours été à la fois
suffisamment femme pour être émue aux larmes
et suffisamment homme
pour conduire ma voiture dans n’importe quelle direction »

 

Les poèmes de Drive placent au centre l’expérience féminine et disent autant les contraintes du quotidien que la liberté d’être une femme célibataire. Si certains, longs et denses, sont plutôt narratifs d’autres, plus courts et éthérés, laissent la place au blanc de la page et au silence. D’une grande liberté formelle, souvent très visuels voire cinématographiques, comme le sous-titre « Court-métrage » de « Joli bord de mer » l’explicite avec pertinence, ils empruntent à leur autrice son audace, son impertinence et son intelligence sensible.

L’esthétique de la nationale et des choses des bas-côtés qu’explore Hettie Jones s’éloigne de l’épique à la Kerouac avec ses voitures qui foncent à cent à l’heure et son rythme effréné pour exprimer les émotions procurées par la conduite et l’émancipation qu’offre l’espace personnel et euphorisant de la voiture aux femmes qui ont la chance de savoir conduire et qui se l’autorise. À cet empowerment automobile se superpose la mise en scène de la liberté sexuelle d’une femme qui agit et désire, et Hettie Jones glisse de l’exaltation de l’asphalte à celle du sexe, de l’explosion des calandres à celles des couples, et mêle à la route les corps, les amours rapides et éphémères, les pertes et les deuils.

« Nous avons perdu beaucoup – mes dents, ta calandre,
des morceaux de nous ont volé dans l’espace
avant de retomber sur la terre qui nous a vus naître
toi et moi. Il faut bien avouer que désormais notre hiver
se profile. Cent mille bornes de plus dans les pattes,
notre peinture qui s’écaille, des taches de rouille
et la trace de nos larmes sur les sièges. »

Loin de se cantonner à la route, l’autrice déploie son militantisme et son pacifisme à travers l’évocation de féminicides au Moyen-Orient, de l’apartheid d’Afrique du Sud, du siège de Sarajevo, de la guérilla péruvienne ou de la guerre civile libanaise, pour mieux revenir vers les prisons d’une Amérique désenchantée et les rues d’un New York tumultueux où errent des femmes et des hommes paumés et où l’on croise une poignée d’artistes tels Allen Ginsberg, Thelonious Monk, Frank O’Hara… Ainsi, au déchirant « Sarajevo 1995 » qui brosse le portrait d’une femme qui a perdu son fils vient répondre, quelques poèmes plus loin, l’observation dans un autocar d’une jeune femme fatiguée par la vie qui serre contre son manteau usé son bébé malade, poème magnifiquement conclut par les vers « J’ai été cette femme / laissez-moi lui offrir mon amitié ».

Drive Hettie Jones Hanging Loose Press
Hanging Loose Press, 1998.

« Mon père conduit, entre ma mère et lui : une petite fille,
qui rêve sa vie pendant qu’au-dessus de sa tête
ils grognent et aboient comme des chiens.
“Si ça continue je fous cette putain de bagnole
dans le fossé” hurle-t-il. Et il le fait. Les pneus s’enlisent
dans le sable, ma mère s’étrangle, il ouvre la portière
brutalement et se perd à grands pas dans le brouillard. »

Car, si la fin du recueil revient vers l’expérience personnelle, c’est que le féminisme d’Hettie Jones passe par sa capacité à dire l’intime pour y puiser le politique : elle retrace un parcours de femme en évoquant l’enfance, les disputes des parents, l’inceste commis par un oncle, la maternité et ses enfants, sa mère qui vieillit, devient sénile, meurt. L’on trouve dans cette dernière partie celles qui tapent à la machine les poèmes de leurs maris ou les notes de leurs patrons (des mots « qui ne sont pas les leurs, elles le savent aussi »), celles qui élèvent seules leurs enfants et qui souffrent de la solitude quand ils partent, celles qui s’usent au travail, celles qui ne peuvent pas travailler parce qu’elles sont cantonnées au foyer, celles qui sont en prison, celles femmes qui découvrent leurs règles, vieillissent et voient la ménopause changer leurs corps… Sa justesse et son empathie pour toute expérience féminine atteignent d’ailleurs un pic avec l’incroyable « Bienvenue la ménopause / ou Fini le come-back des serviettes » qui bouleversera toutes celles qui ont déjà vécu des menstrues.

« La fenêtre près du lit donne sur un chemin de terre
qui coupe en deux un champ vide éclairé par la lune.
Elle ferme les yeux. Entre les draps doux et un peu moisis,
elle écoute le silence profond qui lui est étranger.
Quelque chose de nouveau se déploie en elle à ce
moment-là, elle pressent ce que sera sa vie. Allongée là,
elle écoute, enveloppée dans la gaze et le papier toilette,
allongée là, elle saigne. »

La liberté formelle, l’humour, la volonté d’émancipation, la sororité, le féminisme, le sens de l’image et du rythme d’Hettie Jones semblent déjà si indispensables aux rayons poésie des librairies et bibliothèques que l’on peine à imagine que ses travaux soient restés inédits en France si longtemps, et l’on a hâte de pouvoir ranger à ses côtés la traduction de Black Unicorn d’Audre Lorde qui ne saurait tarder… D’ici là, je vous convie à vous (re) plonger dans Beat Attitude, Femmes poètes de la Beat Generation (trad. de l’américain par Sébastien Gavignet & Annalisa Marí Pegrum, éd. Bruno Doucey) ou encore l’anthologie de poésie féministe américaine Je transporte des explosifs on les appelle des mots (traduction collective, éd. Cambourakis).

 

Drive Hettie Jones Bruno DouceyTraduit de l’américain par Florentine Rey & Franck Loiseau.

Éditions Bruno Doucey, avril 2021.

Lou.

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