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Mariette Navarro Ultramarins couverture

Mariette Navarro – Ultramarins

Il s’agit du récit d’une Commandante, seule femme au milieu d’une poignée d’hommes à bord d’un cargo marchand. Elle est reconnue dans cet univers majoritairement masculin comme étant d’une rigueur et d’un professionnalisme sans failles, d’une froideur qui laisse à distance. Alors elle étonne tout le monde un matin, en acceptant une idée un peu folle, un écart enfantin proposé par son équipage. Celui de stopper les moteurs du mastodonte d’acier et de se baigner dans l’immensité de l’océan. 

Qu’est-ce qu’on va sacrifier, bateau ? Qu’est-ce qu’on va jeter à la mer pour que tu reviennes de notre côté ?
Il aurait peut-être suffit d’attendre, immobiles, chacun dans sa flaque, pour qu’aucune guerre n’ait lieu, et qu’Iphigénie vieillissent, dans son anonymat et son ennui.

Sur le pont, elle observe donc ces hommes s’entasser joyeusement dans les canots de sauvetage, en plonger dans des éclats de rire et des cris primitifs. Elle les voit, ces corps nus minuscules, qui se dispersent chacun de leur côté en chantant dans leurs langues maternelles, terrestres. Pendant un court laps de temps, une parenthèse dans leur trajectoire si chronométrée, ils s’ébattent au cœur d’un rien sans fond, qui bientôt commence à les effrayer. Ces kilomètres liquides sous leurs pieds, ce bateau qui pourrait bien s’éloigner sans eux, et elle restée seule à son bord, décisionnaire de leur vie comme de leur mort.

En remontant, un peu honteux et grelotants, ils ramènent avec eux une étrangeté, un glissement infime qui va peu à peu contraindre sa propre cadence en floutant les contours des acquis et des habitudes. 

Mariette Navarro nous happe dés les premières lignes d’Ultramarins, nous mettant à la merci de cette volonté qui s’immisce imperceptiblement, qui détraque. L’humain·e traditionnellement maître·sse de la machine se voit plongé·e dans une paresse forcée, imposée par des éléments qui surgissent mystérieusement.
Le cargo d’acier prend des allures de vaisseau fantôme, transperce doucement des nappes de brouillard ouaté sans tenir compte des souhaits de son équipage. Sa volonté est indomptable, et surtout elle place les hommes et leur Commandante face à leur propre condition. 

C’est euphorique, maintenant libéré sur la mer, dans le laisser-aller, dans la longue glissade. Alors qu’au port, comme elle, ça ronge son frein, ça gémirait presque de tourner à vide, de rester là sans bouger, manipulée, chargée la bête, bien attachée au bord, bien coincée entre les portiques. Domestiqué gentil cheval.
C’est sauvage en somme, ça ne revient aux abords des villes que sous la contrainte, comme ces marins qui cèdent à la terre parce qu’on les y attend, pour que leur corps soit enterré au pied d’un arbre, en signe de victoire de la terre sur l’eau.

Les souvenirs remontent à la surface, les carcasses qui ne faisaient que vaguement se croiser, échangent. Ils et elle s’ouvrent en dedans, s’interrogent, profitent de ce rythme de croisière immuable  et en dehors du monde pour s’écouter. Chacun·e se prend part à la dérive. 

Quand à elle, la Commandante, elle va percevoir les battements de vie du noble animal qui les transporte et les tolère. Étrangement, elle et lui ne semblent faire qu’un d’une certaine façon. Une parenthèse se crée dans le temps, propice pour décrire avec une délicatesse oppressante  notre impuissance petitesse, celle de nos êtres ballotés par la houle du temps.

Les échos maritimes et sanguins d’Ultramarins sont étourdissants. Au travers de cet univers favorable aux divagations et aux légendes, Mariette Navarro crée un huis clos magnétique, manœuvrant avec poésie sur l’étrangeté des rapports humains. De son écriture saisissante, elle signe un roman-brouillard, marqué par les embruns, par la froideur du métal et le poids des corps.

C’est grandes boîtes de ferraille, il les avaient oubliées. Elles ont beau justifier chacun de leurs voyages, une fois sur l’eau, elles n’existent plus dans le regard. Elles leur rappellent seulement, certains jours, le siècle sans élégance auquel ils appartiennent encore…

À terre ce serait mettre son bras autour du cou d’un cheval et respirer avec lui. Attends qu’une confiance naisse, un lien muet, dont on se fait croire qu’il est une fidélité, quelque chose d’éternel alors qu’on sait que tout est chaque jour à recommencer.
Mais il est plus difficile, ma vieille, d’apprivoiser les baleines.

Mariette Navarro Ultramarins


Quidam éditeur

156 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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