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La Déchéance d'un homme - Osamu Dazaï

Osamu Dazaï – La Déchéance d’un homme

Pour faire court, La Déchéance d’un homme d’Osamu DAZAÏ porte plutôt bien son nom. Ce roman d’une grosse centaine de pages montre la dégringolade d’un jeune étudiant prometteur, issu d’une famille aisée, dans les bas-fonds de Tokyo, au début du XXème siècle. C’est là que, rongé par l’alcool, la drogue et le désespoir, il achèvera son épopée décadente, en entraînant avec lui tous ceux qui tenteront de l’en tirer.

La Déchéance est le dernier livre de l’auteur, qu’il écrivit à la fin de sa vie, en 1948. Son style est bien affûté, au paroxysme de sa carrière ; ses sujets de prédilection, bien définis. La mort, l’addiction, la dépression et la résignation sont au rendez-vous, comme dans beaucoup d’écrits nippons de la période.

« Je veux mourir; il faut que je meure. »

Cependant, ce récit n’est pas comme “beaucoup d’écrits nippons de la période”. Il ne s’agit pas là d’une énième histoire d’échec social : ce roman est LE récit de la chute d’un individu dans ce que l’humanité peut créer de plus sombre. Et il y a quelque chose de plus, quelque chose dans cette noirceur qui donne envie. Le personnage principal est malheureux, terriblement malheureux, mais attirant, terriblement attirant. Il y a une forme de liberté dans ses addictions et ses dépendances. Une liberté inatteignable pour ceux qui ne sont pas prêts à renoncer à tout ce qu’ils ont.

Autoportrait à demi assumé

Impossible de parler de La Déchéance d’un homme sans avoir brièvement présenté la vie de l’auteur. En effet, la vie de Dazaï ressemble à s’y méprendre à l’histoire que dépeint le livre. Celui-ci voit d’ailleurs dans les quelques cent-cinquante pages de son œuvre une sorte d’autobiographie réinventée, une « fiction noire de [sa] vie déjà bien assez sombre ».

Les ingrédients pour un bon roman de Dazaï (ou pour une bonne biographie de ce dernier, c’est selon) :

  • Une famille aisée qui place toutes ses attentes dans son fils ? Check.
  • La chute dans la drogue ? Evidemment.
  • Dans l’alcool ? Sans aucun doute.
  • L’attrait pour les prostitués ? OK.
  • La passion fougueuse d’une jeunesse marxiste ? Vendu !
  • Le vol, le parasitisme, le mensonge et l’abus d’autrui pour assouvir ses pulsions, ses passions, ses envies et ses dépendances ? Vous serez bien servis, que vous lisiez La Déchéance d’un homme ou la biographie de l’auteur.

Un tableau sombre et dépressif…

Vous avez l’impression d’avoir déjà bien donné, question « misère humaine » ? Mais Dazaï ne compte pas s’arrêter là ! Il a en effet encore un point commun avec le personnage de La Déchéance : une passion morbide pour le suicide.

« Pour moi, la vie est sans but. »

Ainsi, au cours de sa vie, Dazaï essaiera à quatre reprises de mettre fin à ses jours, et échouera à chaque fois. La corde craque, les médicaments ne sont pas assez puissants, on le sauve de la noyade : tout s’acharne contre l’écrivain qui ne parvient pas à mourir. Étrangement, le personnage de La Déchéance se retrouve lui aussi dans chacune de ces situations, ce qui renforce la dimension autobiographique de l’oeuvre. Il faudra donc être à l’aise avec les concepts de mort volontaire et de dépression, car ils rythment l’intégralité du récit.

… révélateur d’un Japon en pleine crise sociale.

Dazaï, comme le personnage de son roman, est issu d’une famille de notables de province qui cherche à lui donner les moyens de réussir. Cependant, incapable de se plier aux exigences de la société, il finira par rompre avec ce monde qui n’est pas fait pour lui, et se lancera dans une vie d’écrivain. C’est le cas également pour son personnage, qui abandonne le chemin tout tracé qu’on lui offrait dans l’administration pour suivre des études d’arts.

« Extérieurement, le sourire ne me quittait pas ; intérieurement, en revanche, c’était le désespoir. »

Faire bonne figure, c’est tout ce dont le personnage de La Déchéance d’un homme est capable. Et encore. Impossible de tenir ses engagements, ses promesses d’arrêter ses frasques et de revenir dans le droit chemin. Il est entraîné dans la spirale infernale de la décadence. Dans le même temps, le Japon lui aussi connait sa descente aux enfers. Le communisme s’immisce peu à peu dans les sphères intellectuelles, parmi les jeunes notamment, au grand dam de l’administration qui les traque et les punit. Un mal-être croissant s’empare du pays du Soleil Levant, qui lentement sombre dans le crépuscule. L’opium et le saké sont des exutoires pour une part croissante de la population, et l’on ne compte plus les auteurs qui publient des œuvres sombres et dépressives sur leur époque. L’on citera tout particulièrement Ryonosuke AKUTAGAWA, la référence de Dazaï, qui sera le maître de cette écriture du malheur.

La Déchéance d’un homme en deux mots : « Le malheur est une douce poésie »

Malgré tout cela, le personnage principal est-il réellement malheureux ? S’il se plaint de ce qui lui arrive, s’il pleure, s’il crie de désespoir, on aurait envie de le trouver libre, plus libre que nous le sommes. L’on notera que le personnage principal n’est jamais nommé. Un simple « je » suffit pour le désigner, pronom qui pourrait aussi bien faire référence à l’auteur qu’aider le lecteur à s’identifier au protagoniste.

« Les gens malheureux ont un sens particulier pour comprendre le malheur des autres. »

Il est à la fois plus libre, mais également plus compréhensif, plus au fait de la nature des choses. Il s’offusque du gaspillage alimentaire, comprend des choses rien qu’en lisant dans le regard des gens. Ainsi, il se place d’emblée en une personne qui a “quelque chose de plus” plutôt que “quelque chose de moins”.

Note aux plus japonisants d’entre nous

Il me fallait conclure cette chronique en parlant, un tant soit peu, de tout ce que l’animation japonaise avait pu tirer de l’œuvre de Dazaï ; à la fois de La Déchéance d’un homme, qui reste son chef d’œuvre, et du reste de ses travaux.

Youth Litterature

L’anime Youth Litterature célèbre les plus grands noms de la littérature japonaise, en adaptant de grands classiques nippons. Parmi ceux-ci, Dazaï figure en bonne place, puisque les quatre premiers épisodes sont entièrement consacrés à l’histoire de La Déchéance d’un hommetandis que les épisodes neuf et dix s’occupent d’une autre œuvre de Dazaï qui n’a d’ailleurs jamais été traduite en français : Cours, Melos !

Bungo Stray Dogs

Enfin, ceux qui s’intéressent un peu à l’animation japonaise n’auront pas manqué de reconnaître le personnage de la couverture de cet article : il s’agit tout simplement d’Osamu Dazaï, tel qu’il a été adapté par Bungo Stray Dogs, un anime écrit par Kafka ASAGIRI, dessiné par Sango HARUKAWA, et porté sur les écrans par le studio Bones. Le personnage de Dazaï est ici un détective privé dont le rêve est de se suicider aux côtés d’une femme qui l’aime. Voilà qui donne le ton ! Cette obsession de Dazaï est abordée avec légèreté et humour, et l’on s’amuse tellement à le regarder échouer que l’on en oublie l’aspect morbide de la chose.

Je me permets d’ailleurs de vous recommander cette série d’animation très réussie, qui fera très certainement l’objet d’un article de ma part dans les temps à venir. Vous y retrouverez un florilège d’auteurs tous plus talentueux les uns que les autres, remis au goût du jour par l’excellent scénariste Kafka Asagiri, qui démontre là une connaissance très fine des maîtres écrivains.

 

Je ne saurais donc que trop vous conseiller la lecture de La Déchéance d’un homme, d’Osamu Dazaï. Le chef d’oeuvre de l’auteur, qui signe là son dernier écrit, se laisse lire avec fluidité, et son format (150 pages à peine) vous promet une histoire courte, mais sans temps morts : en un mot, captivante.

Bonne lecture !

 

La Déchéance d'un homme - Osamu Dazaï - Editions Gallimard

DAZAÏ Osamu, La Déchéance d’un homme, traduit du japonais par Georges Renondeau, Coll. Connaissance de l’Orient, Editions Gallimard.

À propos Marc Perrin

Marc Perrin
Chroniqueur

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2 Commentaires

  1. Pour une première chronique de Marc, c’est réussi et prometteur.
    Analyse fine, bien structurée qui donne envie de lire cet ouvrage et découvrir cet écrivain bien injustement mal connu.

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