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Adar retour à Yirminadingrad

Lumière sur … #4 : Bienvenue à Yirminadingrad

Si tu traînes tes guêtres sur la page facebook d’Un dernier livre, lectrice, lecteur, tu as pu voir que nous étions assez emballé par le dernier projet des éditions Dystopia. De manière générale, on aime bien Dystopia. Alors quand on nous a dit que la ville mythique de Yirminadingrad, créée par Léo Henry et Jacques Mucchielli, allait revenir, on était plutôt joie. Quand on a su que Léo Henry n’écrivait pas, on est devenu scepticisme et questionnement. Mais quand on a vu la belle brochette d’auteurs qui avaient décidé d’aller se perdre dans les ruelles glauques de la cité, on s’est évaporé en excitation et impatience ! Jérôme Noirez, Alain Damasio, Stéphane Beauverger, Laurent Kloetzer, Anne-Sylvie Salzmann, luvan, j’en passe et des au moins aussi mieux !

L’occasion était trop belle. Le financement participatif arrivant dans sa dernière ligne droite et touchant au but, on s’est dit que le moment était idéal pour poser quelques questions à Léo Henry, grand architecte, et Dystopia, grande éditrice, pour une balade dans la ville et dans l’aventure yirmine.


Léo Henry, d’où a bien pu émerger Yirminadingrad ?

Yirminadingrad est une ville imaginaire d’Europe orientale, quelque part dans un futur étrangement semblable à notre présent. On y parle bulgare et turc, russe, kurde et mycronien. On boit au Palco et au Belvédère, achète de l’opium dans les arrière-salles du Mont des Algues, on traîne aux Passerelles ou dans les friches de l’ancien site industriel de Bara Yogoï. Le port, à l’embouchure du fleuve Amélès, ouvre sur la mer Noire. On dit que des dieux vivent dans les amas de cordage pourrissant au bout de ses jetées.
Cet univers est né de peu de choses : quelques idées vagues, un désir de travail avec Jacques Mucchielli, des voyages, et puis les rencontres en chemin. Il a grossi comme une pelote de réjection, un champignon rouillé.

On pense à Volodine, à Ballard en lisant Yirminadingrad. Quelles sont ses racines ?

Nous avions beaucoup de lectures partagées, Jacques et moi, échangions des livres, des opinions, des enthousiasmes. Je lui avais fait découvrir Nuits blanches en Balkhyrie quelques mois avant que nous ne commencions à écrire Yama Loka terminus. Il m’a offert la Trilogie de béton à peu près au même moment. On lisait Chuck Palahniuk, aussi, à l’époque ; Jacques était un fan exhaustif de Dick, j’avais les nouvelles de Hemingway juste sous la main…
On écrit toujours avec ce qu’on lit, ce qu’on aime. Yirminadingrad est un melting pot de nos goûts communs, et de nos expériences.

YLT CouvLa découverte de la ville commence avec Yama Loka Terminus. Le souhait de développer l’univers à travers d’autres recueils était-il là dès le départ ?

Pas vraiment, non. Mais quand l’occasion s’est présentée – quand Xavier est venu nous proposer de faire un livre à quatre mains – il a été vite évident que nous retournerions à Yirminadingrad.
Tadjélé est ensuite né d’une période de latence dans nos boulots : Stéphane était entre deux bédés, Jacques et moi tournions un peu en rond. C’était l’heure de remettre le couvert une troisième fois.

Le travail à 6 mains, avec Stéphane Perger, est-il venu de suite ou s’est-il ajouté par la suite ?

On voulait bosser avec Stéphane depuis le début. Si Yama Loka terminus a été écrit sans lui, au moment de le compiler pour édition on a cherché quelqu’un qui serait prêt à publier un livre illustré. Au final, il n’a pu faire que la couv’ du premier livre.
Pour Bara Yogoï, par contre, on a bossé à six mains dès le départ, Stéphane illustrant les récits au fur et à mesure, puis créant un dessin original à partir duquel nous avons fait le dernier texte.
Son rôle a encore évolué dans Tadjélé, où illustrations et textes sont largement décorrellés. Et pour Adar, il est le seul auteur du fil rouge du livre, puisque tous les invités ont bossé d’après ses dessins, qui préexistent au recueil.

Comment s’est faite la rencontre avec Dystopia et le travail ensuite sur Bara Yogoï ?

Par Scylla, la librairie de Xavier Vernet. Il a découvert Yama Loka terminus au moment de sa parution, l’a soutenu et défendu. Jacques, qui était parisien, s’est mis à traîner là-bas et est devenu copain avec les habitués. Quand Dystopia a été créée, Xavier nous a proposé de faire un livre à quatre mains avec lui et on savait où on mettait les pieds. Tout s’est très, très bien passé.

Quelles sont les différences entre les recueils ? Quelles facettes de la ville nous présentent-t-ils ?

Yama Loka terminus est une vue en coupe de Yirminadingrad, par les yeux d’une vingtaine de ses habitants. C’est un recueil composé de témoignages, de voix, de visions contradictoires.
Bara Yogoï est court et ambigu. Il se passe en périphérie de la ville, sans jamais oser y rentrer. Composé de mythes et de légendes, le livre parle de ce que Yirminadingrad est, a été ou sera.
Tadjélé traite de l’exil des habitants de la ville détruite. Ils vivent ici et maintenant, avec nous. Ils sont mineurs en Chine, agents double à Paris, gurus en Inde, criminels à Istanbul, top model à Londres, et rêvent leur cité, ses récits, son identité éclatée.

Adar – retour à Yirminadingrad, sera le quatrième et dernier recueil sur cette ville imaginaire. 12 auteurs ont été réunis pour donner une conclusion à ce cycle, parle-nous de la genèse de ce recueil.

Adar, entièrement écrit par d’autres auteurs que Jacques et moi, revient enfin à Yirminadingrad après le long détour des livres précédents. Il rapporte treize expériences de visiteurs étrangers à la ville, venus y travailler, y enquêter, s’y exiler.
Yirminadingrad a assez tôt intéressé d’autres écrivains. Ce projet de livre à 24 mains semblait la suite logique de l’accumulation des points de vue et des créations autour de cette cité.
Au moment de démarcher les auteurs, nous avons été très touchés par l’enthousiasme que suscitait ce projet. Au final je suis très content du livre, impressionné par la force propre de Yirminadingrad, sa capacité à agglomérer des styles, des imaginaires, des désirs. Le lieu horrible et terriblement accueillant qu’il est peu à peu devenu.

Yirminadingrad a beaucoup inspiré dans d’autres domaines, musique et théâtre notamment. Y avez-vous été associé ? Qu’est-ce que ça fait de voir son univers habité par d’autres ?

C’est assez simple : nous avons toujours dit oui. Et quand les artistes voulaient nous associer, nous y sommes également allés. La collaboration la plus étroite a été faite sur le spectacle Des gens vivaient ici créé début 2011
achim.bloch, musicien d’électro, a composé un mini album inspiré par la ville
Siméon a écrit un texte autobio assez fou sur Yama Loka terminus en Asie du sud-est.
Et puis le texte « Demain l’usine » a été intégré très tôt au catalogue du site infokiosque.net. Il est parfois imprimé, distribué dans des manifs. Il a été adapté au théâtre.
Yirminadingrad est à tout le monde, résolument. Que d’autres artistes aient envie de se l’approprier c’est le signe que cette ville existe. Qu’elle est devenue un objet collectif.
Et j’espère que ça durera, qu’Adar ne sera pas le terme, que de belles plantes malades continueront de pousser dans les débris de la cité fantôme.

yirminadingrad

Dystopia, pourquoi s’impliquer autant dans cet univers étrange et inquiétant qu’est Yirminadingrad ?

Il y a d’abord eu la lecture de Yama Loka terminus bien sûr. Et l’impact puissant et durable sur les habitués de la librairie Scylla. Comme l’a dit Léo, lorsque nous leur avons proposé de collaborer à nouveau pour Dystopia, ils ont répondu présents. Ensuite, tout a été très vite, nous recevions deux nouvelles chaque mois, les dessins de Stéphane dans la foulée, et en quatre mois, Bara Yogoï était prêt…
Léo et Jacques – avec ce qu’ils écrivent – ont fait de Dystopia ce qu’elle est aujourd’hui. On voulait créer une structure qui remettrait l’œuvre au cœur de la préoccupation éditoriale, qui la défendrait sur le long terme, et ce, quoi qu’il arrive. Remettre en avant des livres délaissés, oubliés ou qui ne trouvent simplement pas leur place dans l’édition traditionnelle. Ça leur a parlé, pour eux et pour les autres auteurs. On a énormément échanbara yogoigé avec Jacques autour de ce que nous voulions créer comme espace éditorial et la manière d’y parvenir (Léo étant loin, nous le voyions moins souvent, mais il participait aussi).
Bara Yogoï est ensuite arrivé, notre tout premier titre a sculpté non seulement la ligne graphique de Dystopia, comme l’absence de texte en quatrième de couverture, mais aussi tout ce qu’il y a en coulisses : maquette intérieure, correction, politique sur le livre numérique, etc. Et l’exigence également. À tous les niveaux, tout le temps. Ce qui nous convient tout à fait.
Travailler avec eux est à la fois enthousiasmant et terrifiant : on sait très bien que ça ira beaucoup plus loin que l’idée posée au départ. Nous sommes passés en quelques années de « ça vous dirait de retravailler ensemble ? » à « on lance un crowdfunding pour lever presque 30 000€ ! ».
De la même manière que Yirminadingrad s’est construite par un empilement de contraintes successives générées par les textes précédents ou les rencontres, le travail de Dystopia suit ce que l’œuvre exige, se met à son service.
Quand L’Altiplano a cessé son activité par exemple – nous avions publié Bara Yogoï depuis peu de temps -, il nous a semblé évident qu’il fallait qu’on rachète le stock restant de Yama Loka terminus pour lui éviter le pilon. Et c’est allé encore plus loin : non seulement Mathieu Garrigues nous a vendu les 400 volumes qu’il lui restait, mais aussi les contrats des auteurs. D’un commun accord, nous reprenions ainsi la gestion des droits de ce titre et nous aurions la possibilité de le réimprimer un jour lorsque nous l’aurions épuisé.
Léo et Jacques étaient donc là avant même la naissance de la partie éditoriale de Dystopia. Et je crois qu’on a réussi ensemble à en faire la maison d’édition idéale pour eux comme pour nous et les quelques autres auteurs et traducteurs qui ont suivi.

De plus en plus de maisons d’édition (et autres) font appel au financement participatif. Quels en sont les avantages ?

C’est un outil formidable : il permet de fédérer autour d’un projet défini quelques dizaines ou centaines de personnes motivées. Avec tous les types de soutiens qui vont de la simple souscription au mécénat. Il nous permet aussi de mettre en avant le travail d’un artisan comme Benjamin Berceaux, le relieur d’art qui a créé les versions collectors de chaque volume du cycle Yirminadingrad.

Ce qui est révolutionnaire, c’est que le crowdfunding met le mécénat à la portée de tout le monde et n’est plus seulement l’apanage des plus riches. Autre paramètre d’importance : le lecteur fait son choix en amont et plus seulement une fois le livre disponible en librairie.

Quand le projet Adar – Retour à Yirminadingrad a été terminé par les auteurs, et validé par Léo, il ne nous restait plus qu’une petite centaine de volumes de Yama Loka terminus. Bara Yogoï, quant à lui, avait été tiré en impression numérique à 800 exemplaires (4 tirages de 200 ex, au fil du temps) et nous avions une fois de plus épuisé le stock. Avec le souci de toujours améliorer la qualité de nos ouvrages, nous souhaitions le réimprimer, mais cette fois-ci, en offset: reliure cousue plutôt que dos carré collé et meilleur rendu des dessins de Stéphane comparé à l’impression numérique.

Autre partie de notre problématique : Tadjélé – Récits d’exil, le troisième recueil du cycle n’avait pas dépassé les 300 ventes pour plusieurs raisons : la mort de Jacques tout d’abord, ensuite c’était notre premier grand format et donc un recueil qui pouvait impressionner après Bara Yogoï (dans lequel il y a deux textes « difficiles »)…

tadjéléBref, pour relancer le cycle, toucher un nouveau public, faire enfin décoller les ventes de Tadjélé comme il le mérite et espérer vendre plus de 300 Adar, qui le mérite aussi, il faut que les quatre recueils soient disponibles en même temps.
Rééditer Yama Loka n’est pas une réimpression traditionnelle puisque ce n’était pas au départ un titre de notre catalogue. Il faut repartir de zéro : de la maquette à l’illustration de couverture de Stéphane Perger (en conservant son dessin d’origine qui fonctionne très bien, mais en y ajoutant une partie graphique pour les rabats et en supprimant le texte de la quatrième de couverture). C’est un livre qui coûte aussi cher qu’un nouveau.

Avec les investissements consacrés au premier volume de l’intégrale du Rêve du démiurge de Francis Berthelot, nous avons utilisé nos ultimes réserves.

Grâce à l’expérience du crowdfunding des éditions Scylla lancé fin 2014 (l’objectif était d’un peu moins de 10 000 € et avait terminé sa course à 16 400 € avec moins de 300 contributions), nous nous sommes dit qu’il était tout à fait possible de financer les 3 recueils en même temps. Nous n’aurions pas opté pour cette solution pour un livre « normal », mais là avec 12 auteurs qui ont chacun, à différents niveaux bien sûr, leur public et leur réseau, ça nous paraissait jouable. Et d’arriver à 75 % au début du dernier mois de campagne le prouve.

Sur les 3 titres du crowdfunding lancé le 1er décembre 2015, nous avons déjà récolté de quoi financer Adar – Retour à Yirminadingrad, mais aussi la réédition de Yama Loka Terminus. Il ne nous reste plus qu’à trouver les fonds pour Bara Yogoï et le cycle sera relancé pour 10 ans.

Pour atteindre ces différents objectifs, nous venons d’ajouter 4 nouvelles contreparties :
– En partenariat avec La Volte: le recueil Faites demi-tour dès que possible (avec entre autres au sommaire : Stéphane Beauverger, David Calvo, Alain Damasio, Léo Henry et luvan) et la réimpression toute récente du recueil d’Alain Damasio : Aucun souvenir assez solide.
– Jérôme Noirez est auteur, mais aussi compositeur. Il nous a offert une Suite Yirminite, 4 morceaux inspirés de l’atmosphère de cette ville imaginaire.
– Léo s’engage à écrire trois des prochaines nouvelles par email selon vos contraintes.
Si on ajoute ces nouvelles contreparties à celles restantes : 8 des 13 originaux ainsi que la sérigraphie de Stéphane Perger, les versions reliées des 4 recueils, certains livres des auteurs édités ailleurs (grâce au soutien de L’Atalante, Le Bélial’, Bragelonne, h’Artpon, La Volte, Maelström, Mnémos, Le Visage Vert et Scylla) et tout le catalogue Dystopia papier ou numérique évidemment, on a encore de quoi séduire de nombreux contributeurs potentiels.
Une fois que nous aurons atteint le seuil des 80 %, nous dévoilerons deux objectifs secondaires qui devraient faire pas mal de bruit…
On entre bientôt dans la dernière ligne droite, vous avez jusqu’au 31 mars pour participer.
C’est ici que ça se passe : http://www.dystopia.fr/financement/adar-retour-a-yirminadingrad

Merci à tous ceux qui ont contribué, contribueront ou en parleront.

yirmindingrad

Mis à jour le 16 mars 2016.
Le crowdfunding a atteint en fin de semaine dernière la barre des 80 % ! A cette occasion, Dystopia a annoncé deux objectifs secondaires.
Le premier, au doux nom de Dystoprime, sera atteint à 110 % et sera reversé aux auteurs, à l’anthologiste Léo Henry, à la maquettiste Laure Afchain et à la correctrice Pascale Doré sous forme de prime.
Le second, au joli nom de Dystobourse, se situe entre le mécénat et la résidence et permettra à un auteur, traducteur, graphiste… de tavailler pendant 3 mois sur un projet, pour Dystopia ou non, d’ailleurs.
Et pour ces beaux objectifs, au service des créateurs, nous on a envie d’applaudir et d’encourager encore plus !
Y
Un dernier livre avant la fin du monde remercie Léo Henry et le collectif Dystopia pour leur gentillesse, leur disponibilité, leurs beaux engagements littéraires, leurs projets fous et leurs beaux livres. On remercie aussi Stéphane Perger pour ses dessins absolument transcendants (va donc voir sur son site, si tu l’oses !)
Au cas où cela t’ai échappé, lectrice, lecteur, voici de nouveau le lien pour y aller de ton obole (http://www.dystopia.fr/financement/adar-retour-a-yirminadingrad), tu rendras des chatons heureux, des loutres riantes et rendras ce monde un peu plus beau et lumineux qu’il ne l’était avant. Véridique.

À propos Marcelline

Marcelline

Chroniqueuse/Co-Fondatrice

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