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John Wray – Les accidents

Le problème quand l’on ne fait que des articles sur des romans qui nous ont plu, en prenant le parti de laisser les critiques négatives aux autres, est que lorsque nous tombons sur « Le » roman, celui qui va vous marquer toute l’année et bien plus encore, ou que vous allez citer régulièrement comme bouquin à lire absolument à droite et à gauche… Et bien vous n’êtes pas dans la mouise pour ne pas dire dans l’embarras sans tomber dans les superlatifs extrêmes pour le mettre en avant.

« Un physicien pourrait qualifier ce lieu de « singularité » – un point de l’espace-temps où les lois du cosmos ont éclaté-, sauf que celle-ci ne ressemble à aucune singularité dont j’ai connaissance. Comme vous le savez si bien, la physique n’en autorise qu’un seul type, un point d’une densité et d’un poids infinis, arrachant tout – jusqu’à la lumière même – au continuum où existe le temps. Autrement dit un trou noir, qui aurait déjà dû m’écarteler.
Mais ce lieu n’est pas un trou noir. De cela je suis certaine. »

John Wray est un illustre inconnu dans notre pays, il y a eu « Low Boy » publié chez Rivages en 2009, et… c’est à peu prêt tout. Pas de réputation naissante, pas de référence obscure pour les initiés qui cherchent la perle rare en auteur américain, silence absolu depuis. Les éditions du Seuil, dans la collection dirigé par Marion Duvert, réitère l’expérience en 2017 avec « Les accidents », un roman fleuve, monde, une fresque familiale, mais aussi un livre bourré de références scientifiques et pops. Et l’on ne peut que comprendre Les éditions du Seuil à la lecture de cette pépite.

Waldy Tolliver, le narrateur, se retrouve dans un appartement New Yorkais, enfermé, et surtout et le plus étrange hors du temps. Il est lundi matin 8h47, et le temps s’est figé pour lui. Prenant la plume pour raconter tout ça à une certaine Mme Haven, dont il est amoureux, notre héro va tirer le portrait de sa famille et raconter ce qui lui est arrivé pour en arriver là. Un texte qui va prendre ses racines en 1903, avec son arrière grand-père Ottokar Gottfriedens Toula, à Snojmo en Moravie. Ottokar, saumurier de sont état et physicien amateur, aurait trouvé le secret de l’immortalité… mais un stupide accident va mettre fin à ses jours avant qu’il ne puisse révéler ce secret à qui que ce soit.
Une fin tragique et un secret qui va devenir une quête familiale obsessionnelle et traverser l’histoire de l’Europe et des Etats-Unis. A travers le portrait d’Ottokar, de ses deux enfants Waldemar et Kaspar, du fils de Kaspar, le père de Waldy alias Orson et de ses deux sœurs énigmatiques pour arriver enfin au dernier rejeton Waldy. Une histoire qui va passer par Vienne la grande, la belle ; les camps d’exterminations nazis, la beat generation et les romans de S-F, une secte new age américaine jusqu’à un appartement New-Yorkais de nos jours.

Je ne veux pas trop parler du contenu pour la simple et bonne raison qu’il faut découvrir ce roman, aller de surprise en surprise, se laisser promener par l’auteur à travers le récit de Waldy.
John Wray sait raconter une histoire, sait immerger son lecteur et sait nous faire voyager. Ce roman est une totale réussite pour ça. L’écriture, le ton, le style, le rythme, tout est bon, d’une grande fluidité et avec beaucoup d’élégance. Il y a énormément de finesse et d’intelligence dans son écriture. A la fois élégante, exigeante et généreuse. A ce propos, saluons le travail de traduction de Charles Récoursé qui encore une fois est remarquable.

« Mais j’ai une surprise pour eux. La vérité s’offrira bientôt aux yeux de tous. Rien n’avance en ligne droite : pas même l’histoire. Les forts et les puissants ont bâti leur empire sur des cendres, et leur empire retournera à la cendre. »

Le style ok, mais l’histoire ! là aussi nous tombons sur un sans faute, au-delà de son niveau de lecture basique, un roman= une histoire= un divertissement ; John Wray ne cesse de questionner le lecteur, sur les valeurs de la science et de la recherche, des avancées en physique tout d’abord. Il questionne sur les enjeux et les attentes que suscitent les physiciens. Comment sont découvertes les grandes théories, comment l’homme se les approprie et surtout ce qu’il en fait. Nous suivons tout le long du récit, la découverte de la théorie de la relativité restreinte puis de la relativité générale, comment le monde scientifique l’a perçu, comment les bases posées par Newton furent mis à mal, et surtout ce que cette découverte a impliqué dans l’histoire du vingtième siècle. Un portrait pointu, mais ne tombant jamais dans l’abscons pour un lecteur pas particulièrement au fait des théories sur la vitesse de la lumière ou l’espace-temps. Sur une échelle plus humaine la quête obsessionnelle de la famille Tolliver/Toulsa questionne aussi sur le lien du sang, sur la lignée et destinée d’une famille. Faut-il absolument suivre la voie tracée par nos aïeux, ou l’individualité peut-elle exister malgré la famille ?
Une quête lorgnant vers l’initiatique pour certains personnages, mais une quête existentialiste avant tout.

Ce roman est une réussite, et pour moi, John Wray est un auteur à suivre de très prêt. Quelques part entre « Oméga Mineur » de Paul Verhaeghen ( Lot49, Le cherche midi) et les romans de Richard Powers ( Lot49, Le cherche midi) se trouve « Les accidents » de John Wray. Un roman puissant, d’aventures, lorgnant vers le roman postmoderniste et empruntant pas mal de code à la métafiction. Une œuvre généreuse et essentielle pour tout lecteur désireux d’être pris aux tripes et pas relâché avant la toute dernière page. Un immense coup de cœur !

Seuil éditions,
Trad. Chares Récoursé,
540 pages ( et c’est pas assez !)

Ted.

À propos Ted

Ted
Fondateur, Chroniqueur

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