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Pär Thörn - Le chronométreur

Pär Thörn – Le chronométreur

La vie est une perpétuelle distraction qui ne vous laisse même pas prendre conscience de ce dont elle distrait.
Franz Kafka

La distraction principale, maladive même, du personnage du roman de Pär Thörn c’est le temps, le temps qui passe et surtout qu’on peut compter. Le jour de ses sept ans, alors qu’il a une espérance de vie de soixante-treize ans, on lui met une montre dans les mains et le temps devient pour lui une donnée quantifiable, maîtrisable et surtout rassurante car objective. Il y a les impressions, les sentiments, les illusions, et il y a la vérité inaltérable de la mesure du temps.

Quand, à l’école, on lui demande d’utiliser sa montre pour chronométrer les temps de ses camarades dans les différentes activités sportives, son sens du devoir s’aiguise, son rapport à l’objectivité du temps s’affine et sa carrière s’ouvre à lui.

Il deviendra chronométreur. Ainsi l’homme ne fait qu’un avec la fonction qu’il a choisi d’exercer dans la société. Il est « le chronométreur ». Il n’a pas de nom. Le texte de Pär Thörn est l’histoire de la vie de ce personnage. De sa naissance jusqu’à sa mort et même un peu après. Dans les 91 courts chapitres qui composent le roman, la vie d’un homme se compte en une centaine de pages.

Embauché dans une usine il a pour mission de mesurer l’efficacité des ouvriers. Rigoureux, minutieux à l’extrême, ambitieux et d’une rectitude sans la moindre faille, le chronométreur est tout à sa tâche, fuyant les rapports sociaux, n’éprouvant pas le moindre questionnement moral quant à la mission qui lui est confiée. Son rôle est d’augmenter la productivité de l’entreprise. Son rôle est de prendre les mesures les plus exactes, peu importe les conséquences sur les ouvriers et encore moins son rapport avec les autres. Il se sait détesté mais cela ne rentre pas en compte dans le système de valeur qu’il s’est façonné :

Mon travail n’est ni chez moi ni mon père, mais ce qui me nourrit. Ce qui fait que la platée est dans l’assiette, que le loyer est payé, que le temps libre a du sens. Ni plus, ni moins. Ma vie est simple, logique et mesurable, mais parfaitement normale. L’aliénation est une donnée de base de notre vie. Rien d’autre qu’une donnée de base mesurable de notre vie. Pas d’abracadabra.

D’un pragmatisme à toute épreuve, il raconte sa vie dans une prose purement factuelle, méthodique et froide.  C’est-à-dire que non seulement sa vie est un enchaînement d’actes moroses et d’une banalité à pleurer (le fameux métro-boulot-dodo) mais en plus lui sera capable de dire à la seconde près combien de temps exactement il passe dans métro, la moyenne de ses heures de sommeil sur les 25 derniers mois et ainsi de suite. La fadeur de sa vie est dépeinte jusqu’à l’absurde :

En quoi consiste l’humour, je ne peux l’expliquer. Mais le fait que je rie est une preuve que quelque chose se passe dans mon cerveau. Quelque chose qui se manifeste par la réaction physique qu’est le rire. Une réaction physique qui se produit entre 19 :37 :12 et 19 :37 :27. Le dix-huit mai. 

Alors certes on sourit, on rit même parfois devant l’incongruité et l’énormité des vérités assénées par le personnage. Car sa maladie est aussi une forme de liberté. Ainsi peut s’exprimer par sa bouche, avec son calme méthodique et son sens de l’observation et de la neutralité, une satire cinglante de la société contemporaine :

Dans l’année tout se déroule comme d’ordinaire :
[…] Des manifestations contre une guerre d’intervention impérialiste et brutale et qu’on dira injuste ont lieu dans les plus grandes villes du pays.
Peur avant, les citoyens du pays concerné ont quant à eux considéré la guerre comme un mal nécessaire.
Les libéraux la voient comme une guerre de libération. Une manière de remplacer la dictature par la démocratie.
Le ton de la discussion devient féroce, mais on réussit à éviter la bagarre. […]
Comme toujours les ventes de Noël battent de nouveaux records.

Cependant, c’est le monde du travail qui est le plus vivement critiqué et en ce sens le personnage de Pär Thörn rejoint celui de La Pièce de Jonas Karlsson. L’un comme l’autre sont détachés, froids, rigoureux jusqu’à l’absurde, et dans leurs troubles, que l’on peut raisonnablement qualifier de troubles mentaux, l’entreprise trouve de parfaits employés, efficaces et entièrement dévoués à la mission qui leur est confiée et par extension à la productivité. Déshumanisés.

Le chronométreur est une illustration parfaite de l’aliénation et de la solitude engendrées par nos sociétés modernes.

  Je me demande :
– Pourquoi est-ce donc toujours pareil ?
J’interprète le silence comme une sorte de réponse.

Alors dans cette histoire dénuée de sens, absurde, banale, le rire le dispute aux larmes. Et quand l’angoisse affleure le texte se dérègle. Ami de l’Oulipo, Pär Thörn, qui est également poète, joue avec des effets très nombreux de répétitions. Notre narrateur, qui, perturbé par des vols à l’usine, par son propre ennui, par l’arrivée sur le marché de montres japonaises plus précises, commence à ressentir une angoisse inexplicable. Ainsi le chapitre 62 est une répétition déréglée et terriblement anxiogène du chapitre 28 sur l’écoulement de temps :

Les heures les heures les heures les heures s’ajoutent aux heures aux heures aux heures aux heures. Les jours les jours les jours les jours s’ajoutent aux jours aux jours aux jours aux jours […]

Mais il faut bien que le temps s’écoule et cette idée, insupportable, inacceptable même dans une société en partie fondée sur l’illusion que nous sommes immortels, est regardée bien en face, consentie, embrassée même dans le roman de Pär Thörn :

[…] car tant que l’aiguille ne se déplace plus, le temps n’avance plus, et si le temps n’avance plus, la souffrance ne connaît pas de fin et l’on ne sait plus où donner de la tête.

Formidable variation sur le temps qui passe et sur ce qu’on en fait, belle satire du monde du travail comme de la société moderne, Pär Thörn reprend à son compte l’art de l’absurde et s’amuse à déplacer le curseur entre rire grinçant et atterrement dans un texte est aussi ludique que brillant.

 

Pär Thörn - Le chronométreur, paru chez Quidam éditeurTraduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes

Collection Made in Europe

Quidam Editeur

124 pages. 

 

 

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