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Alasdair Gray – Janine 82

Tout comme dans la série de livres pour enfant de Limony Snicket, vous ne devriez pas lire « Janine 82 », comme le dit très bien Will Self dans son prologue superbement traduit par Stéphane Vanderhaeghe :

« Je vous prie de ne pas choisir cet ouvrage à la légère ; je vous demande de ne pas vous laisser embobiner par ses airs aguicheurs ni par sa faconde, au point de croire que « Janine 82 » pourrait facilement vous laisser choir avant de vous avoir secoué dans tous les sens et bien essoré. »

Tout comme l’entrée des enfers chez Dante, des avertissements qui ne donnent qu’une envie : se jeter à corps perdu dedans, et c’est la seule manière de lire « Janine 82 ».

Auteur écossais, nous avions pu découvrir Alasdair Gray par les éditions Métaillié qui publièrent entre les années 80 et le début des années 2000, son premier roman « Lanark », puis « Pauvres Créatures » et enfin « Le faiseur d’histoires ». De son côté, les éditions Passage du Nord/Ouest publièrent en 2008 « Histoires maigres ». Depuis, c’était le silence, auteur atypique adepte de la digression, de la métaficiton et des expérimentations, il paraissait compromis pour nous, l’idée de le relire un jour. Mais au Chercher Midi, dans la collection Vice Caché, est réapparu Alasdair Gray, avec son deuxième roman, un roman sulfureux qui depuis est admiré et cité comme œuvre incontournable par des auteurs comme Jonathan Coe ou encore Will Self. « Janine 82 », car tel est son nom, connaît enfin une traduction française luxueuse grâce au travail de Claro.

En Écosse, au milieu de nulle part, Jock McLeish, un ingénieur travaillant pour une boite de sécurité et installations d’alarme, adepte de la boisson, passe une nuit dans une chambre d’hôtel. Une routine liée à son métier, se déplacer, rencontrer des clients, trouver des solutions, puis rentrer à l’hôtel, la nuit, pour enfin partir vers un autre client.
Dans cette nuit en particulier, nous suivons Jock, allongé sur son lit, dans ses fantasmes masculins, nous parcourons avec lui les aventures extravagantes, excitantes, ou choquantes que seul lui maîtrise et développe au gré de ses envies et de la boisson qui vient diluer la mémoire dans son déploiement fantasmatique. Ainsi, au cours de cette nuit sans fin, et petit à petit, nous allons découvrir les souvenirs et le vécu de Jock, régulièrement ponctué par Janine, la femme de tous les fantasmes, celle qui lui échappe sans cesse, celle qui incarne bien plus encore.

Ainsi Alasdair Gray, comme souligné en préambule, nous demande un dévouement sans faille dans son roman. C’est à ce prix que nous pouvons franchir les murailles fantasmatiques et libidineuses d’un homme à bout de souffle sur son lit, dans sa chambre d’hôtel. Mais vous pourriez vous demander quel en serait l’intérêt ?

Et vous auriez raison, lire n’est jamais à sens unique, et dans votre parcours de lecteur, vous créez en vous la projection de ce que l’auteur a écrit, vous portez, un temps du moins, son univers, les sensations, etc… Tout comme un écho au réel, une onde qui porterait au-delà, votre sensibilité à son texte vous donnera matière à vivre une vertigineuse exploration que vous ne soupçonniez pas.

Ce qui est déjà suffisant en soi, mais pourquoi Janine 82 ? Et bien, il s’agit d’un grand texte. Au-delà du premier à priori, pleinement plonger dans son œuvre, c’est apprécier toute la finesse et le sens du style d’un auteur qui en plus d’être un excellent conteur, brille par ses expérimentations et son écriture. Un auteur qui déploie devant vous un labyrinthe psychique, multipliant les différentes strates de digression pour nous submerger totalement d’idées, de fantasmes, de petites histoires et de plus grandes, d’un passsé regretté, d’une mère absente, d’un père autoritaire, de ses échecs amoureux, de ses choix de vie, et au-delà de Janine, un idéal qui lui échappe sans cesse.

Ce qui donne un texte passionnant à lire, et qui de par la densité de son récit, et ses nombreuses idées de découpages et mises en page, propose un texte brillant de la première à la dernière ligne. Un récit qui pense même en guise d’épilogue, à citer toutes les influences et emprunts utilisés pour construire son roman.

Il y a un parallèle facile à faire avec Mulligan Stew de Gilbert Sorrentino, dans sa forme, dans cette exploration des limbes de l’imaginaire. Bien que fonctionnant comme un bon repère pour situer le genre d’œuvre, une fois dans la découverte du roman d’Alasdair Gray, cela semblerait mensonger, tant Alasdair Gray, fait du Alasdair Gray!

En bref, « Janine 82 » est passionnant à lire, généreux et intelligent dans le fond comme dans la forme, un morceau de bravoure littéraire qui mérite une attention particulière pour tout ce que l’on comprend de l’oeuvre, mais surtout pour tout ce qui nous échappe à sa lecture et que nous ne pouvons que pressentir. Un roman incontournable.

Cherche Midi éditions,
Vice Caché,
Trad. Claro,
400 pages,
Ted.

À propos Ted

Fondateur, Chroniqueur

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