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Anna Dubosc – Koumiko

Tout commence par une chute, comme si le corps marquait physiquement le gouffre de l’oubli. Appelée par les urgences, Anna Dubosc apprend que sa mère est tombée et que même si rien de grave n’est à signaler, il serait tout de même plus prudent qu’elle l’a garde chez elle quelques jours. C’est là que la surface se fendille, laissant entrevoir l’absence de soi. Un regard perdu, une silhouette plongée dans le noir qui attend, des mots qui filent, insaisissables… La vieillesse de sa mère la frappe de plein fouet, subitement, accompagnée des premiers signes d’une démence obscurcissant sa mémoire. 

Anna commence alors à prendre des notes, à fixer sur le papier les bribes de souvenirs de cette femme si chère à son cœur qui s’oublie peu à peu. Poétesse reconnue, Koumiko Muraoka se perd ainsi en elle-même. Ses goûts changent tandis que son présent régresse, elle peut aussi bien lancer à la volée des mots qui heurtent et blessent que s’illuminer dans un éclat de rire communicatif. 

« Quand on reprend la route, elle se retourne plusieurs fois sur la maison jaune. La Mandchourie, c’est une des dernières choses dont elle se souviendra. Après ça, il n’y aura plus de Koumiko. »

Sobrement intitulé Koumiko, ce roman d’Anna Dubosc saisit et rassemble les fragments d’une pensée qui s’effrite. Son verbe est rapide, frontal, d’une honnêteté sans fard qui percute et où transperce l’urgence d’immortaliser l’entièreté disloquée de sa mère, sa présence parfois contraire à tout ce qu’elle a toujours incarné. Dans cette course contre la montre et contre l’oubli de soi, elle capture les comportements uniques, quelquefois un peu fous mais immanquablement spontanés de Koumiko, ses coups de gueule et la forteresse de bordel qu’elle a érigée dans son appartement de la rue Ganneron. L’accumulation l’accompagne partout, comme si Koumiko tente de combler instinctivement sa mémoire qui déraille en la bourrant de papiers griffonnés, de prospectus et de brochures en tout genre. Chez sa fille, à l’hôpital ou à l’EHPAD, elle fait preuve d’une étonnante capacité a amonceler des débris de tout et de rien pour s’en faire un improbable cocon. Lorsqu’Anna se rend dans l’appartement du 18e où elle a grandi, elle découvre au cœur de tout ce fatras des carnets remplis de bouts de phrases jetées, d’instants saisis en plein vol où l’on ressent la sensibilité de sa mère poétesse pour le choix des mots. Ces mots que cette femme de lettres a eu l’habitude de manier avec délicatesse, mais qui lui échappent désormais.

« Elle fouille des yeux dans la pénombre. Elle a l’air terrifiée, elle n’ose pas me demander où on est. J’ai hâte qu’elle passe un cap, qu’elle flotte. Alors, je pourrai l’embrasser, la dorloter. Mais tant qu’il lui reste une once de conscience, je ne peux rien lâcher, je ne peux pas m’abandonner à mon amour pour elle. »

Ce portrait naturel, sans pathos ni artifice, d’une femme, d’une mère et d’une poétesse devenue vieille et dont l’esprit est frappé par la déliquescence, s’écrit en creux et en plein selon la rugosité ou la légèreté des moments vécus. On ressent la force du lien la reliant à ses filles, la dureté de la maladie qui les touche de plein fouet. Les habitudes sont bousculées, chacune réagit comme elle peut. Parfois, Anna l’observe zoner de loin. Elle s’énerve contre elle et contre ses pensées qui débloquent, blessée par le déclin immuable de Koumiko. Mais toujours, elle respecte sa folie douce, son étrangeté romanesque et note avec frénésie ces moments partagés avec tout ce qu’ils ont de terribles et de beaux.

D’une écriture à vif, Anna Dubosc couche sur papier les nouvelles habitudes créées avec une personne tombant peu à peu dans l’oubli d’elle-même, la tendresse des gestes qui se souviennent et des derniers instants qui éclosent.

« De retour, je m’assieds par terre et continue de trier jusqu’à 3, 4 heures du matin. Les fenêtres sont ouvertes, on entend les corneilles. Je fais des pauses sur le balcon, je regarde le cimetière dans l’obscurité, mon cimetière adoré, ma Mandchourie à moi. »

Quidam éditeurPhoto de Ronald Bellugeon, collection Les Nomades
192 pagers
Caroline

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Chroniqueuse

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