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Photograph: Lisa Swarna Khanna

Entretien avec Amy Liptrot

Dans L’Écart, éblouissante géologie intime, Amy Liptrot raconte sa reconstruction et son éveil à soi, après son addiction à l’alcool, en même temps que son retour aux terres natales.

Quand vient l’âge de quitter les Orcades, archipel subarctique écossais façonné par les légendes et les vents, pour poursuivre ses études, Amy, 18 ans, fille d’agriculteurs, migre à Londres. La tête pleine de promesses de changements et de nouveaux horizons, elle rêve de se fondre dans l’effervescence d’une grande ville bourdonnante. Et plonge tête la première dans les ivresses de la capitale britannique. Elle s’amuse beaucoup mais sombre progressivement dans l’abîme de l’alcool. Verre après verre, durant une décennie, elle perd le contrôle de sa vie, son petit ami et ses jobs successifs. Après une cure de désintoxication, la jeune femme décide de retourner aux Orcades, sans autre projet que d’ajouter des jours à sa sobriété et de rassembler les morceaux pour se reconstruire. Amy comble le vide laissé par l’alcool en s’ouvrant à la beauté de la nature et à ses mystères. Aurores boréales, râle des genêts, criques désertées se substituent à la faune urbaine. C’est le début d’un voyage inoubliable dans les paysages orcadiens, qu’Amy sillonne inlassablement tout en se redéfinissant. Car ce texte constitue une traversée sensible dans sa psyché, à travers ses rêveries et ses considérations introspectives, qui trouvent un écho dans cette nature rude et régénérante. Délicat, profond et doux-amer, ce très beau récit autobiographique, qui dépasse le strict récit d’une dépendance, tend un miroir consolateur aux lecteurs, en esquissant sublimement les mouvements et les ambiguïtés permanentes de l’existence. Rencontre avec une auteure qui ne craint pas les pas de côté.

“Je suis née dans un foyer enclin au drame, j’ai grandi dans le mugissement du vent, au cœur d’une nature tourmentée, parmi les épaves de navires échoués, les agnelets morts-nés et les visions mystiques, avec la certitude que tout pouvait basculer à tout moment dans le chaos – excitant ou dévastateur, selon les cas. Au fil des années, ces variations d’un extrême à l’autre m’ont paru normales, voire souhaitables; j’ai appris à m’y préparer, puis à les rechercher. N’est-il pas merveilleux de vivre constamment au bord du monde? L’alternative, celle de l’équilibre, m’a toujours semblé terne et sans intérêt. Je suis en quête de sensations qui me donnent l’impression de vivre plus fort”.

Un dernier Livre : Autobiographique, L’Écart raconte votre combat contre l’addiction et un retour à soi, dans un texte hybride et fragmenté, qui relève tout à la fois du journal intime, du témoignage et du reportage rappelant le journalisme Gonzo. Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette forme?

Amy Liptrot : J’ai appris à écrire de deux façons : en travaillant comme journaliste et en écrivant mon journal. Je pense que c’est la combinaison de ces deux manières d’écrire – celle propre au journal intime et celle relevant de l’observation journalistique – que vous voyez dans le livre.

UDL : En usant de cette veine non fictionnelle, qui a la force de la vérité et qui est sans compromis, s’agissait-il de retrouver votre côté « tranchant » dont vous parlez dans le livre?

A.L. : Oui! Je n’y avais jamais pensé de cette façon mais je pense que c’est vrai. Publier des mémoires implique de prendre des risques et m’a procuré des sensations fortes dans la vie que je mène maintenant que je suis sobre.

UDL : Vous abordez votre lutte contre l’alcool sous un angle inédit. Vous décrivez la vie après. « Suivre une cure de désintoxication n’est pas une fin en soi : c’est le début d’une nouvelle histoire. » écrivez-vous. Pour ma part, j’ai lu votre livre comme un merveilleux récit sur la reconstruction de soi. Pourquoi ce choix singulier?

A.L. : Les récits d’addiction ont souvent tendance à se terminer lorsque la personne a cessé de boire et est allée en cure de désintoxication – mais je voulais que ce soit le début du voyage. Je voulais que ce soit un livre sur ce qui se passe après que vous ayez cessé d’utiliser votre drogue de prédilection, ce qui remplit cette absence. J’espère que c’est un livre sur les possibilités de changement et de création d’un nouveau mode de vie.

UDL : Mais l’Écart sonde aussi nos fragilités et nos contradictions communes, l’expérimentation douloureuse de l’écart entre nos rêves et la réalité…

A.L. : Je pense qu’effectivement les lecteurs peuvent substituer à mon addiction à l’alcool ce contre quoi ils luttent, et ce quel que soit leur combat.

UDL : Comment et quand vous est venue l’idée de ce titre particulièrement évocateur ?

A.L. : Je souhaitais écrire un livre intitulé L’Écart depuis mon adolescence. C’est le nom d’une bande de terre dans la ferme où j’ai grandi, un terme agricole qui possède également un potentiel symbolique et métaphorique. Je suis très heureuse d’apprendre que le titre de la traduction française a une utilisation technique et un double sens similaires.

UDL : Votre chemin vers l’abstinence va vous mener vers vos îles natales, les Orcades, que vous décrivez longuement, au fil de vos marches. Que représentent ces îles pour vous? Quelles sont leurs rôles dans votre guérison?

A.L. : Les îles m’ont forcée à affronter mon passé, tout en me donnant le temps et l’espace nécessaires pour interroger les forces qui m’ont construite. J’ai pu essayer de remonter aux différentes sources possibles de mon addiction à l’alcool (y compris la maladie mentale de mon père) et trouver d’autres manières plus saines d’exprimer mon désir de sensations fortes et de nouvelles expériences (comme la nage en mer).

 UDL : L’omniprésence de la nature fait de L’Écart une lecture contemplative et introspective. Vous interrogez sans relâche vos failles et vos pulsions, votre psyché, à travers le prisme de paysages splendides et terrifiants. Vous vous dépeignez à travers un vocabulaire géologique. Pourquoi chercher des réponses dans les lignes d’horizon et les éléments ?

A.L. : En plus d’apprécier le monde naturel pour lui-même, je le trouve irrésistible pour la métaphore et la comparaison. Je ne peux m’empêcher de me voir et de voir nos vies humaines dans les mouvements des éléments et du cosmos. C’est très égocentrique !

UDL : Il est intéressant de voir que vous n’avez pas créer d’opposition franche entre une nature thérapeutique et une ville qui contamine… D’ailleurs, vous comparez souvent Londres aux îles.

A.L : Oui, merci de l’avoir noté.  Je ne voulais pas établir une simple dichotomie entre la “mauvaise” ville et les “bonnes” îles. Les deux sont des endroits passionnants avec leurs extrêmes, leurs dangers et leurs beautés, et je voulais que le livre révèle ma relation complexe avec ces deux lieux et certaines de leurs facettes les plus étrangement belles.

UDL : J’ai également été amusé de voir la cohabitation entre la nature et la technologie. Vous précisez même « J’ai beaucoup déménagé, mais, mon vrai chez moi, c’est Internet.Pouvez-vous nous éclairer sur cette association et sur l’importance pour vous du World Wide Web ?

A.L. : Comme la plupart des gens, je passe beaucoup de temps en ligne et je voulais être honnête à ce sujet dans le livre. J’étais particulièrement soucieuse de montrer certaines des applications positives de la technologie numérique dans la vie des insulaires; comment elles peuvent réellement aider les gens à apprécier et à comprendre le plein air et le monde naturel. Je trouve agréable d’écrire au sujet d’ Internet, en particulier dans une étrange juxtaposition avec la nature.

UDL : De nombreux contes et légendes innervent votre texte. L’imagination joue-t-elle un rôle important dans la vie des îliens?

A.L. : Les îles peuvent être des endroits assez sombres, en particulier pendant les longs hivers, alors je pense que le folklore et l’imagination sont nécessaires pour pouvoir y vivre. J’ai découvert qu’en faisant des recherches sur l’histoire des îles et sur leur culture, et encore plus en leur consacrant mon travail d’écriture, celles-ci ont gagné en profondeur et en signification à mes yeux. Une promenade côtière est beaucoup plus intéressante lorsque vous connaissez les histoires liées au lieu en question.

UDL : Pendant cette période de guérison sur vos terres d’origine, avez-vous eu des livres de chevet consolateurs? 

Quand j’étais en cure de désintoxication, j’ai lu L’Infinie Comédie de David Foster Wallace. Cet énorme et difficile roman datant de 1996 est complexe au point de relever du génie, et aborde des thèmes (comme celui de l’addiction) en lien avec ce que je traversais, mais aussi d’autres (tels que le tennis) qui m’étaient complètement étrangers. J’en lisais quelques pages chaque jour et, après l’avoir terminé, je m’en suis nourrie, ce qui m’a poussée à entreprendre des projets qui m’ont demandé un peu plus d’huile de coude et de réflexion à long terme, mais qui au final m’ont apporté bien plus qu’un simple sentiment de satisfaction éphémère.

***L’Écart, Amy Liptrot (traduction Karine Guerre), éditions Globe, 336 pages***

À propos Sarah

Chroniqueuse

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