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Esquisses révolutionnaires — John Reed

« — Forcément, grimaça la vieille femme. Je vous connais, vous les cap’talisses ! A nous donner du boulot quand on n’en veut pas et à nous le refuser quand on (hip) en a besoin. Retire la main de ta poche ! J’veux pas de charité crasse… (…) Je disais : “On élit un président et tout ce qu’on nous donne c’est… la police…” » (Le capitaliste, 1916.)

« C’était un spectacle magnifique que de le voir arpenter le quai, le teint rose de la jeune virilité anglaise, la quintessence de cette célèbre classe dirigeante qui s’est bâti le plus grand empire que le monde ait connu — sans avoir la moindre idée de ce qu’elle était en train de faire. Il marchait vers la gloire ou la tombe, courageux, beau, impassible, soixante-dix kilos de muscles et d’os et de sang noble et, dans la tête, un salon victorien, plein de bibelots, de mobilier tapissé de tissu de crin et de rideaux tirés. Et il me vint l’idée coupable et passagère que l’esprit qui conquit l’Inde était peut-être le même qui se fraierait un chemin au travers du sang et de la mitraille pour prendre un bain froid le matin — parce qu’il en allait du sens du devoir. » (Le Sens du devoir, 1914.)

Esquisses révolutionnaires des années 10 militantes, syndicalistes, sociales et populaires, depuis New York, Paris, le Mexique, la Roumanie ou la Russie. Tableaux de la vie nocturne, de la rue, des terrasses, cafés et squares. Des voyages en train, des soldats, des expatriés, des filles que l’on croise. Instantanés du front, guerre civile, guerre mondiale, révolution. John Reed ébauche en quelques pages d’une écriture fluide, aisée et mêlée d’oralité une galerie de portraits éclectiques. Il porte un regard vif et tendre sur l’humanité, oscillant entre une lucidité accrue quant à la dureté des situations dont il témoigne, une ironie mordante envers la bien-pensance et l’hypocrisie bourgeoise, et un idéalisme révolutionnaire tendant parfois à la rêverie.

Les nuits de Manhattan abritent un jeune homme au col élimé et au pardessus rapiécé. Pris pour un fils de bourgeois par une vieille femme, il lui donne ses dernières piécettes. Un policier déambule pour disperser les filles qui arpentent le trottoir et appréhender les passants immobiles. Un veuf à bout de force vend à la criée des annonces matrimoniales à la sortie des théâtres. Sur l’espace interlope de la frontière mexicaine se masse l’étrange faune des correspondants de guerre sur le qui-vive, des anonymes et des réfugiés. Une auberge y accueille les soûleries de mâles américains en exil, archétypes du salopard misogyne, raciste et violent. Ardents défenseurs de « la réputation de la féminité de la grande république » face aux « débauchées métèques », et adeptes de la « chasse aux Nègres »… Leur pendant en Roumanie, un ingénieur du pétrole expatrié, jette à la rue sans ménagement la jeune femme qu’il entretenait. A Paris, en 1915, Une fille de la Révolution, petite-fille de communard, fille et sœur de grévistes, fredonne en cachette l’Internationale et La Carmagnole. Elle fréquente les hommes et les cafés depuis qu’elle s’est enfuie de sa famille pour éviter le mariage.

« Derrière chaque personnage, il y a une rencontre, derrière chaque histoire, une vie. » Reed puise dans ses expériences des quartiers populaires et des arrières-fronts, s’implique, use de la première personne. On l’imagine écrire sous la chaleur d’un campement mexicain, sur le coin d’une table de bistrot, dans une chambre d’hôtel, dans l’attente du départ d’un train on d’un paquebot, dans chaque intervalle de latence. Dépêché à l’étranger, il rédige et envoie ses nouvelles aux Etats-Unis entre deux reportages, ne traçant qu’une « frontière ténue entre fiction et réel ». A l’image de ses articles, son œuvre littéraire témoigne de son intérêt pour les luttes et mouvements sociaux du XXe siècle naissant, de ses convictions antimilitaristes et anticapitalistes, de ses espoirs d’émancipation des individus, femmes et hommes.

 

th Masses, John Reed, 1916Fraîchement diplômé d’Harvard, John Reed rejoint la bohème du Village et la revue d’avant-garde The Masses en 1913, pour laquelle il ébauche un manifeste : « Nous nous proposons d’attaquer sans relâche tous les vieux systèmes, les morales caduques, les anciens abus. […] Nous entendons être arrogants, impertinents, avoir mauvais goût sans jamais être vulgaires. Nous ne nous sentons liés à aucune doctrine ni à aucune théorie réformiste, mais nous les exprimerons toutes pourvu qu’elles soient révolutionnaires. […] Etre sensibles à tous les courants et ne jamais nous cramponner à un seul aspect des choses, tel est l’idéal que nous souhaitons pour The Masses. Et si jamais nous changeons d’idées, eh bien… pourquoi pas, après tout. » John Reed publie ses premières nouvelles, organise avec l’IWW une pièce de théâtre sur la grève de Paterson, jouée par les grévistes eux-mêmes dans un square de Manhattan. Hyperactif et de plus en plus populaire, il est recruté pour couvrir la révolution mexicaine et la suivre la division de Pancho Villa, partageant la vie de la troupe.

De retour aux Etats-Unis, il s’insurge contre la violente répression des mineurs de Ludlow qui fait plusieurs dizaines de morts, et s’engage contre la « guerre des marchands » qui ravage l’Europe. L’entrée en guerre des Etats-Unis provoque une montée en puissance de la répression à l’endroit des militants de gauche pacifistes, et The Masses est suspendue par le gouvernement. John Reed parcourt le front européen, jusqu’aux Balkans. A l’automne 1917, avec Louise Bryant, sa femme, il réussit à gagner la Russie et assiste à la prise du palais d’Hiver et rédige aux Etats-Unis Dix jours qui ébranlèrent le monde. Conquis par la révolution, il se rapproche de l’Internationale communiste et retourne en Russie, rencontre Trotski et Lénine, se confronte à « la faim, la misère, aux réquisitions forcées, aux épidémies qui ravagent le pays » et déchante peu à peu face aux virages autoritaires du régime. Atteint du typhus, il meurt à 33 ans en 1920 à Moscou sans avoir eu le temps de rompre avec le bolchevisme. Tombé dans l’oubli, il a été redécouvert en France par François Maspero qui a édité et traduit en 1996 La guerre dans les Balkans et Le Mexique insurgé.

Les nouvelles d’Esquisses révolutionnaires sont parues entre 1913 et 1919 dans les journaux auxquels John Reed contribuait (The Masses, The New Republic, Metropolitan Magazine, The Liberator) et compilées plusieurs fois aux Etats-Unis. Inédites en français, elles sont traduites par Jean-Christophe Bardeau et publiées par les éditions nada, qui offrent au lecteur français l’occasion de découvrir le pan littéraire de l’œuvre de John Reed, jusqu’ici éclipsé par ses récits journalistiques. Fruit d’un travail de recherche biographique et iconographique de deux ans, un passionnant avant-propos des éditeurs introduit et enrichit le recueil. Une belle publication, qui s’inscrit parfaitement dans la ligne de la jeune maison spécialisée en « essais ou récits ayant trait à la critique et à l’histoire sociales, à la littérature et aux arts ».

 

Esquisses révolutionnaires, John Reed, nada éditionsEsquisses révolutionnaires, John Reed.

Traduit de l’anglais par Jean-Christophe Bardeau.

Nada éditions, 2016.

248 pages.

Lou.

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