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The Empire of Corpses

Project Itoh & Toh EnJoe – The Empire of Corpses

« Project Itoh », ça ne vous dit rien ? C’est normal. « Toh EnJoe », ça ne vous parle pas non plus ? Ça ne me surprend pas vraiment. Enfin, si je voulais être totalement honnête : « honte à vous, mais vous avez des excuses ». « Honte à vous » parce que ces deux auteurs japonais sont célèbres au pays du Soleil Levant pour être parmi les plus grand romanciers de leur génération. Ils sont chacun lauréats du Japan SF Award et du prix Seiun, deux des plus célèbres prix littéraires japonais. « Vous avez des excuses » parce que, vous avez raison, il n’y a qu’un obscur chroniqueur de Webzine pour connaitre de mémoire les lauréats des prix littéraires japonais sur les dix dernières années.

Mais, si vous êtes en train de lire ces lignes, c’est que quelque part, vous avez un peu l’âme de cet obscur chroniqueur et que quelque part, vous aussi, vous voulez en apprendre un peu plus sur Project Itoh et Toh EnJoe. Pourquoi parle-t-on d’eux aujourd’hui ? Tout simplement parce que l’œuvre qu’ils ont écrite à quatre mains, le roman The Empire of Corpses, a enfin droit à sa traduction française ! Ce sont les éditions Pika, habituellement plus connues pour leurs mangas, qui publient ce livre dans la langue de Molière, et qui font paraître au même moment une adaptation en manga de l’œuvre originale. Ils se lancent là dans un projet d’envergure, puisque The Empire of Corpses a reçu de nombreux prix et une grande reconnaissance du milieu de l’édition au Japon ! Mais en vaut-il vraiment la peine ?

Corps décharnés, putréfaction et retour à la vie : Frankenstein version steampunk

L’histoire de The Empire of Corpses est basée sur un postulat simple : que ce serait-il passé si Victor Frankenstein avait vraiment existé ? C’est donc dans l’Angleterre victorienne que débute notre récit, quelques décennies après que les technologies de Frankenstein aient transformé le monde que nous connaissons en une uchronie steampunk. Dans cet univers alternatif, la Révolution Industrielle bat son plein, portée par l’essor d’une main d’oeuvre bon marché : les “nécromates”. Issues des travaux de Frankenstein sur la résurrection, ces créatures ne sont d’autres que des cadavres ramenés à la vie et à qui on a implanté des micro-ordinateurs, les “nécrogiciels“, pour les transformer en esclaves dociles.

Dans le Londres de 1878, un jeune étudiant en médecine, John Watson, est contacté par les services secrets de la Couronne. Ceux-ci ont découvert qu’il avait illégalement ramené à la vie son meilleur ami mort de la tuberculose, qu’il a mystérieusement surnommé “Vendredi”. Pour éviter la prison, Watson va alors devoir accepter de devenir un espion pour le compte de l’Angleterre et d’être envoyé en Afghanistan sur les traces d’un artefact unique et précieux : le Carnet de recherches de Frankenstein. Celui-ci contient les travaux originels de Victor Frankenstein et les procédés qui permettent de ramener un être à la vie et de lui rendre sa conscience. Commence alors un périple dangereux au coeur de l’Asie où Watson, Vendredi et leur garde du corps, le colonel Frederick Burnaby, vont se lancer sur les traces d’Alexeï Karamazov, le voleur du précieux carnet.

Retrouvez le passé du Docteur John Watson, alors jeune étudiant en médecine, et ses expériences sur le cadavre de son meilleur ami.

Une œuvre plurielle : du mot à l’image

C’est là tout l’intérêt, toute la complexité de The Empire of Corpses ! L’oeuvre ne s’est pas limitée au livre de Project Itoh et Toh EnJoe, elle est allée au-delà et a été adaptée à la fois en manga et en film (que nous appellerons “anime” ici, puisqu’il s’agit d’un film d’animation japonais). Chacune de ces œuvres réinvente le récit et le complète, d’une manière toujours différente. Ce sont finalement ces différences, que certains pourraient appeler “incohérences” qui rendent le récit aussi intéressant : il est pluriel, et un support différent se fait le révélateur de choses que l’on ne pouvait pas percevoir autrement. Le manga montrera un Watson plus “bad ass” que ne le fait l’anime, alors que ce dernier insistera plus sur la relation intense, en termes de sentiments et d’émotions, qui unit Watson et Vendredi. Rien n’est laissé au hasard et c’est cela qui fait de The Empire of Corpses un sujet riche et complexe.

Le cas du manga

Le manga est plus proche de l’anime que du roman, et c’est bien normal, puisqu’il s’agit d’une adaptation par l’image. On retrouve dans le manga les mêmes designs pour les personnages emblématiques du récit et seules les couleurs manquent pour se croire dans l’anime tant les dessins sont bien faits. Cerise sur le gâteau, les couvertures et les premières pages de chacun des tomes du manga, en couleur et encore plus détaillées que les autres, sont d’une incroyable beauté, d’un réalisme saisissant.

Le manga suit d’ailleurs une chronologie encore un fois plus proche de celle de l’anime : celle-ci est plus linéaire et laisse derrière elle les flash-backs et les moments “fillers” [les moments qui n’ont pas spécialement à voir avec l’intrigue et ne servent qu’à allonger artificiellement une oeuvre].

N’est-il pas séduisant, revolver en main, notre John Watson ?

Le cas de l’anime

Fort heureusement, histoire de ne pas avoir l’impression d’écrire un article sur trois fois la même chose, la version anime de The Empire of Corpses a eu la pertinence de simplifier l’intrigue et de lui appliquer certains codes cinématographiques du meilleur effet. Oubliés les flash-backs, les détails superflus et les longueurs littéraires : place à des scènes efficaces, à des combats immersifs, à des morts spectaculaires qui donnent les larmes aux yeux et à un univers tout en images marquantes et en personnages au caractère bien trempé. Tout est plus court, à cause du format, que dans le roman, ou même que dans le manga, mais pour autant, on est jamais perdu. Plus important : on ne perd rien.

Tout ce que le roman pouvait avoir de glauque, l’anime l’a traduit en images.

Les hésitations d’une traduction

Peu de livres d’auteurs japonais agrémentent les rayons de nos librairies. Et pourtant, si vous saviez… Je n’aurai jamais assez de toute une vie pour écrire des articles sur Natsume Soseki, sur Yukio Mishima ou sur Osamu Dazaï, qui sont pourtant parmi les plus grands auteurs du XXème siècle (à ce propos, une chronique sur La Déchéance d’un homme d’Osamu Dazaï est disponible en cliquant ici). Imaginez donc mon contentement lorsque je vois en première page des nouveautés du catalogue Pika un chef-d’œuvre japonais traduit exprès pour l’occasion !

Le cas du roman

La première fois que j’ai lu ce livre, c’était en anglais. Effectivement, les termes étaient techniques, et il est certain que de nombreux francophones étaient complètement privés de la lecture de The Empire of Corpses tant le niveau d’anglais exigé pour le lire était élevé. Une traduction s’imposait, mais pas une traduction bas-de-gamme : pour ce genre de roman il fallait une vraie traduction, directement du japonais vers le français (et pas du japonais vers l’anglais PUIS vers le français, comme je l’ai malheureusement parfois vu…).

Pika l’a fait, et je leur en suis infiniment reconnaissant. Mais je dois bien admettre que je suis déçu. A lire la traduction de Pika, on a l’impression que le style est lourd, pesant : l’ouvrage pourrait être le premier manuscrit d’un jeune auteur sans talent. Où est passé le prix Seiun, le Japan SF Award, complimenté dans toutes les revues japonaises comme étant l’un des mieux écrits l’année de sa parution ? L’explication réside sans doute dans le fait que l’exercice est peu fréquent en France. Toujours est-il que l’on retiendra de The Empire of Corpses (le roman) une certaine lourdeur et des longueurs handicapantes.

Le cas du manga

Fort heureusement, ce n’est pas le cas du manga The Empire of Corpses, qui a la chance de profiter des codes particuliers de ce genre. Ceux-ci évitent efficacement toutes les longueurs de style en remplaçant des paragraphes entiers de description par une seule image (non pas que le texte original ait des longueurs, loin de là !). La traduction n’a rien de particulièrement notable : elle est bien réalisée et il n’y a rien à reprocher à ces quelques bulles de dialogue. On remarquera par contre un agencement particulièrement bien pensé des cases sur les planches du manga : celles-ci sont bien proportionnées et très bien mises en page, suffisamment pour qu’il soit important d’en parler. Certaines “fantaisies” sont tout particulièrement appréciées, comme le fait que les planches aient toutes des structures différentes, qu’elles coupent des images de façon transversale, diversifient les tailles de cases…

Une mise en page simple, efficace : la structure est agréable à lire et se permet des fantaisies bienvenues.

Le cas de l’anime

L’anime est lui aussi des plus agréables à regarder à ce niveau-là, puisqu’il est intégralement doublé en français et que les voix françaises sont vraiment crédibles. Les personnages sont attachants, et l’on ne pourra d’ailleurs s’empêcher d’entendre leur voix en lisant le manga. Les dialogues ont le mérite de paraître naturels ; la narration présentant l’univers est fluide et bien amenée ; même les scènes contemplatives, sans paroles, sur un fond musical immersif, sont du plus bel effet.

Du côté de la traduction, le point est malheureusement à donner aux adaptations manga/anime plutôt qu’à l’œuvre originale…

Génie inachevé : la frustration du chef-d’œuvre gâché

Voilà beaucoup de temps que je passe à analyser la forme de l’œuvre, ses adaptations, les subtilités (ou l’absence de subtilités, c’est selon) de ses traductions, et il est temps pour moi de m’attarder sur le fond de l’histoire de The Empire of Corpses. Plus exactement, il est temps pour moi de répondre à la question « Pourquoi ce livre/manga/anime, qui a tout pour être mon livre/manga/anime préféré, est en réalité une honte personnelle, une sorte de dégoût fasciné que je cache ? ».

Voilà qui donne le ton, n’est-ce pas ? J’aurais rêvé écrire un article qui fasse l’éloge sans conditions de The Empire of Corpses. Mais voilà, c’est une œuvre avec ses hauts et ses bas.

Le cas du roman

Commençons avec le roman, qui reste avant tout l’œuvre originale ! Sans exagérer : il s’agit d’une perle, d’une pépite. Impossible de passer à côté. Pour autant, et la traduction n’est pas la seule à blâmer ici, on pourrait lui reprocher des fois de miser bien plus sur le fond que sur la forme. Pour être clair : l’histoire est géniale, mais l’écriture est moyenne. C’est un fait : qu’on lise la traduction anglaise ou la traduction française, rien à faire, le style manque. Alors, certes, la traduction française est encore pire que ce qui avait été fait précédemment, mais il n’empêche que lire The Empire of Corpses, c’est lire une belle histoire, pas une jolie prose. C’est regrettable, et à la fois une bonne chose : on concentre nos compliments sur ce qui est le réel point fort de ce récit, l’intrigue.

Le cas du manga

Continuons avec le manga ! Il faut faire attention : le tome 3 n’étant pas encore sorti, je parle ici pour les deux premiers tomes. A noter d’ailleurs que le second tome est sorti cette semaine, et qu’il révèle beaucoup de l’intrigue du manga (même s’il apporte plus de nouvelles interrogations que de réponses).

Comme l’anime est antérieur au manga, on ne s’étonnera pas de retrouver de nombreux des codes visuels utilisés par le premier le second. On notera pourtant quelques dissonances assez surprenantes, même si elles n’ont qu’une influence mineure sur le déroulé du manga. Le plus flagrant est la petite altération de la personnalité du Docteur Watson. Là où l’anime le présente plutôt en victime d’une situation qui le dépasse, le manga lui donne plus de responsabilité et le rend plus maître de ses actions. Il lui donne plus de ressentiment aussi. D’agacement. De haine, de rage. Le manga rend Watson plus sombre que l’anime, c’est indéniable. En témoigne la façon dont il rencontre Karamazov, et ce qu’il retire de cette rencontre (je vous laisse le soin d’aller lire le premier tome).

Alexeï Karamazov, le personnage de Dostoïevski, est l’une des nombreuses références littéraires de The Empire of Corpses.

Contrairement au roman, comme je viens de le montrer, ou à l’anime, comme je m’apprête à en parler, le manga n’a pour l’instant pas vraiment de points négatifs. A voir ce que donnera le tome 3, mais pour le moment, nous avons affaire à un sans faute. L’histoire est respectée, bonifiée (l’avantage du temps et de la réflexion : le roman est sorti depuis déjà quelques années, alors que le manga est plus récent). Le récit est intrinsèquement plus sombre que celui de l’anime, plus rapide et haletant que celui du roman, plus innovant et original que la majorité des manga contemporains. Définitivement l’un de mes coups de coeur de ce début d’année.

Le cas de l’anime

Concluons par l’anime, pour changer. L’ambiance musicale est excellente, immersive, agréable : rien à redire. Le récit, même s’il est agencé différemment par rapport au livre, amène les choses les unes après les autres et nous fait toucher du doigt la réelle complexité de la question des nécromates. Questions morales, enjeux économiques, relations avec le divin : tout est abordé avec justesse dans ce film. C’est un aspect qui avait été relativement délaissé par le manga, mais qui est suffisamment développé dans l’anime pour nous donner un véritable tour d’horizon.

Du côté de la forme, les images sont plutôt belles, l’animation agréable, et comme je le disais, les doublages existent en français, et sont plutôt de bonne qualité !

The Empire of Corpses
Les images sont indéniablement belles, bien animées, et le rendu des expressions des personnages est efficace et sans faille notable.

Que lui reprocher dans ce cas ? Malheureusement, ce sont ses points forts qui sont aussi ses points faibles. Je m’explique. Les codes classiques du cinéma, appliqués au récit de Project Itoh et de Toh EnJoe, ont abouti à la naissance d’une œuvre nouvelle, avec un récit construit différemment. Sur la première moitié du film, l’application de ces codes du cinéma marche à merveille, et l’histoire décrit impeccablement le monde dans lequel vit le Docteur Watson. L’accent est mis sur la relation ambivalente qu’il a avec Vendredi, le nécromate qu’il a ramené illégalement à la vie, et pose les jalons de sentiments forts et ambigus (juste ce qu’il faut pour être intéressants sans être frustrants).

Tout se passait bien jusqu’à ce que Watson doive sauver le monde. A partir de là, c’est la débandade. Des hordes de nécromates se ruent dans tous les sens pour manger les humains (Resident Evil, vous connaissez ?) ; des trucs explosent sans raison dans tous les sens (jusqu’ici, seul Michael Bay faisait exploser du bois…) ; une belle protagoniste blonde et mystérieuse vient ravir le cœur du héros et l’encourager à sauver le monde tout en lui dissimulant la majorité de l’intrigue (je viens de vous résumer le synopsis des deux tiers des productions hollywoodiennes de l’année…) : bref, rien ne va plus.

Ce qui faisait la première moitié de ce film une œuvre intéressante et riche, c’était le fait que l’on mettait en avant l’univers d’une grande originalité et les relations qui se tissaient progressivement entre les personnages. Forcément, c’est lorsque l’on commence à vouloir abuser des stéréotypes du film occidental ou du manga que tout déraille. Bilan : l’anime The Empire of Corpses est un excellent film, pour peu que vous vous arrêtiez à la moitié.

The Empire of Corpses : une oeuvre pour tous les goûts

Que faut-il lire/regarder alors ? Le roman, directement traduit de l’œuvre originale de Project Itoh et Toh EnJoe ? Le manga, aux couvertures colorées et créatives ? L’anime, à l’intrigue simplifiée, à l’ambiance musicale toujours juste et aux doublages impeccables ? Je ne peux que vous conseiller les trois. Il est indéniable, quoi que j’aie pu leur reprocher, que ces œuvres abordent le thème de la résurrection d’une façon extrêmement novatrice. Les images du manga et de l’anime sont belles, bien animées. L’histoire du roman est riche, complexe, pleine de références à la culture littéraire.

Dès lors, tout est question de goûts et de couleurs. A ceux qui n’ont pas le temps, je ne saurais que trop conseiller l’anime, qui a l’avantage de résumer en un peu moins de deux heures ce chef-d’œuvre littéraire. A ceux qui sont effrayés par un livre de cinq cent pages, je vous encourage à acheter les trois tomes du manga. A ceux qui veulent connaître le travail réel des auteurs et la complexité de l’intrigue, je recommande chaudement le roman. A ceux qui auront aimé leur premier contact avec The Empire of Corpses, je vous supplie de lire/regarder les autres adaptations, qui apporte à chaque fois une vision différente de l’intrigue et de l’univers.

En bref, lisez ou regardez The Empire of Corpses, quel que soit le support, car l’histoire du Docteur John Watson, de Frederick Burnaby et de Vendredi mérite d’être connue.

 

The Empire of Corpses (Roman), Project Itoh & Toh EnJoe, Editions Pika Roman

The Empire of Corpses

The Empire of Corpses (Manga), Project Itoh & Toh EnJoe, Adapté par *** (3 Tomes), Editions Pika Manga 

The Empire of Corpses The Empire of Corpses The Empire of Corpses

The Empire of Corpses (Film), Project Itoh & Toh EnJoe, Réalisé par Ryoutarou Makihara

À propos Marc Perrin

Marc Perrin
Chroniqueur

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