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Pauline Delabroy-Allard – Ça raconte Sarah

Dans Ça raconte Sarah, le nouvel enfant des Editions de Minuit, la jeune Pauline Delabroy-Allard décrit avec une profondeur rare la simplicité des sentiments et l’ivresse de l’amour. C’est l’histoire sans filtre ni artifice de l’union de deux femmes, qui s’aiment et se haïssent au gré des sentiments, qui se fâchent et se réconcilient, qui pleurent et qui font l’amour. La narratrice rencontre Sarah, une jeune femme lumineuse, solaire, vivante, dans une soirée chez des amis, et ne parvient plus à penser à autre chose qu’à elle. Leur relation se dessine rapidement, inégale, vibrante, passionnelle.

Voyage et musique

Sarah est musicienne, et joue du violon avec son quatuor dans le monde entier. Au fil des tournées de Sarah, l’on découvre des villes aux quatre coins de l’Europe, et même parfois un peu plus loin, et chacune porte le souvenir de ce que les deux jeunes femmes ont vécu sur place. Vous découvrirez Tokyo, Istanbul, Helsinki, Venise, mais aussi Marseille, Arles ou Moulins-sur-Allier. Dans la seconde partie du roman, c’est l’Italie que vous visiterez en détail, par Milan, Trieste ou Naples.

“Avec son quatuor, elle part en tournée dans toute l’Europe. Elle m’écrit de Hongrie, de Belgique, des Pays-Bas, d’Espagne, d’Italie, de Suisse. Elle bâcle les bouclages de sa valise, préfère venir me voir.

Ça raconte Sarah est aussi une épopée musicale, puisque chacun des morceaux que joue Sarah a une importance dans le roman. Une courte description aux allures encyclopédiques les présente un à un, avant que la narratrice ne décrive Sarah sur scène, violon en main, et donne presque l’impression d’entendre les notes s’égrener sous les doigts experts de la musicienne. Chacun des morceaux est révélateur d’une ambiance, d’un état d’esprit, et c’est là toute la force de ces références musicales, qui ne viennent que conforter une atmosphère déjà bien établie.

Morning routine

Ça raconte Sarah se lit d’une traite. L’amour, à l’origine brûlant et passionné, devient routine et désillusion une fois installé. Après des premières pages captivantes, que l’on dévore fébrilement, l’on assiste impuissant à l’émiettement de la relation des deux jeunes femmes. Puisqu’au final, même si Sarah est particulière, exceptionnelle, elle n’en reste pas moins humaine, avec ses défauts et ses coups de sang. Un phénomène cyclique s’installe. Sarah est fantastique. Elle est vivante. Mais elle est colérique, inconstante. Mais elle est fantastique. Et vivante. Mais colérique. Mais vivante. Vous ai-je déjà dit qu’elle était fantastique ?

Elle me reproche des conneries, des tas de choses, mais au fond, je le sens,  elle me reproche d’exister, d’avoir croisé son chemin, elle me reproche d’être une femme. Elle m’en veut de ne pas pouvoir, du coup, m’aimer en paix.

Toutefois, cette routine a l’avantage de nous rappeler que ce que nous lisons est bien loin des stéréotypes du genre : la romance homosexuelle féminine est bien trop souvent assujettie à des clichés destinés à un public masculin. Elles sont loin les adolescentes en mini-jupes, les étudiantes qui découvrent leurs premiers émois sous le regard bienveillant d’Instagram et Snapchat, dans le contexte épanouissant des commérages, des médisances et des jalousies. Au contraire, nous avons ici des gens normaux, dans leur vie normale de gens normaux, avec des emplois normaux (professeur des écoles et musicienne), des appartements normaux, qui prennent le train et le métro comme tout le monde, vont au théâtre des fois et restent dans leur lit quand ils n’ont pas la force de se lever. Qui s’engueulent sans raison, simplement à cause de stress, crient, hurlent, pleurent. Se réconcilient. Des gens normaux, quoi.

Pauline Delabroy-Allard
Pauline Delabroy-Allard, auteur de “Ça raconte Sarah”

Un amour comme les autres

C’est ça qui est bien avec Ça raconte Sarah. Alors oui, Sarah est fantastique, Sarah est vivante, mais colérique, mais inconstante, mais spéciale, et unique, et incroyable, et ainsi de suite, pas trop de sucre, un nuage de lait, bon appétit ! Mais d’un autre côté, Sarah c’est n’importe qui. Sarah, c’est n’importe quel amour. La personne qui nous plait, nous plait-elle parce qu’elle est belle, ou la trouvons-nous belle parce qu’elle nous plait ? Cette personne particulière, qui nous donnera l’impression d’être vivant par sa seule présence, c’est “Sarah”. Cette personne particulière, qui nous donnera envie de sortir dans la rue pour hurler au beau milieu de la nuit, c’est “Sarah”. Nous avons toutes et tous une ou un “Sarah”. C’est ce qui rend ce livre si universel.

Elle souffle sur mes cils, sa bouche tout près de la mienne. Elle murmure des mots d’amour qui me transpercent.

L’on notera aussi que même s’il s’agit d’un amour lesbien, il n’est jamais présenté comme une amour différent des autres. Sarah et son amante ne sont que deux personnes qui s’aiment. Un choix étonnant de la part d’une maison d’édition aussi connue que les Editions de Minuit, mais louable, puisqu’il permet de donner une notoriété importante à une homosexualité sous-représentée dans les grandes publications. Il permet aussi et surtout de s’attacher à des femmes avec une vie, avec une carrière, des enfants. A des gens comme vous et moi, pas plus différents parce qu’ils tiennent la main d’un garçon ou d’une fille dans la rue. Qui aiment de la même manière que les autres.

Curiosité littéraire

Ça raconte Sarah est étrange. Pluriel. Déroutant.

J’ai rarement lu un livre qui me laisse une impression aussi divisée. J’hésite à dire qu’il est génial, bien pensé, vibrant de passion et de désir. Les émotions que ressent la narratrice sont retransmises avec une justesse rare, avec une envie dévorante. On assiste à la douceur, aux flammes, à la colère, à la tristesse, l’extrême tristesse, la peine, celle qui donne envie de fuir, de courir, de sauter.

« Je veux voir la mer, c’est devenu une envie irrépressible, je veux savoir si c’est une mer où on peut se baigner, si c’est une mer où je pourrais me noyer, si jamais l’envie m’en prenait. »

J’hésite aussi à dire qu’il est long, particulièrement sa seconde partie, qui, pour citer Julien Gracq, « sent la fiche et le catalogue ». J’ai l’impression d’avoir visité l’Italie avec ce livre. Dans ses moindres détails. A tel point que je l’ai retourné dans tous les sens pour chercher la vignette « Ce livre vous est offert par le Routard 2018 ». Mais non. Rien de tout cela. Uniquement une profusion de détails (très distrayants au demeurant, et qui donnent des envies de gnocchis et de limonade même en plein hiver). Mais cherchait-on de l’action ? Cherchait-on des sanglots, des larmes ? Ou bien voulait-on une réflexion plus profonde sur ce que c’était d’aimer ?

Pour moi, ce livre a été écrit par deux personnes différentes. Une femme amoureuse, au début, inspirée, passionnée, géniale. Une femme dévastée, ensuite, brisée par la douleur, qui ne peut que se concentrer sur ce qui raccroche encore à la vie : la matérialité des détails. Le nom des rues, le goût de la viande, les paysages que l’on voit par la fenêtre d’un appartement italien. Tout ce qui est concret et qui prouve que l’on est vivant.

Ça raconte Sarah

Je recommande ce livre sans conditions. Tout d’abord parce que ceux qui, comme moi, se sentent amoureux, sentiront toutes les nuances de cette passion inconditionnelle, et liront entre les lignes leurs propres sentiments. Ensuite parce que ça fait du bien de lire la description d’un personnage vivant, tourbillonnant, débordant de joie de vivre. Un personnage humain, en somme.

Enfin, parce que Ça raconte Sarah, c’est ça. C’est humain.

Ca raconte Sarah - Pauline Delabroy-Allard

 

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard, Les Editions de Minuit, 2018, 15€

Marc

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Chroniqueur

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